mardi 4 février 2014

Entre deux

 

3, 2, 1, GO !

« Écoute ma jolie, t’es mignonne mais non.

Non, non et non ! C’est pas urgent ça OK. »

T’as vu ça le mec, il est ferme et sûr de lui hein. Ah y en a dans l’calbute !

Non mais en fait, je n’ai jamais dit ça à la secrétaire ce jour-là. Peut-être que je l’ai pensé, et encore. Même si j’avoue que quand elle a voulu m’en ajouter un entre deux alors que la journée était pleine à craquer, ça a dû beaucoup me chauffer les oreilles. Je me suis vu en train de taper du poing sur mes pectoraux gonflés à bloc pour montrer qui est le maître ici, et pis… et pis, en fait non, c’est pas mon style. C’est pourtant pas l’envie qui m’en manque quand j’entends :

« Allez, Doc, je peux passer entre deux, y en n’a pas pour longtemps, c’est juste pour un papier, ou juste pour me marquer une pommade pour mon genou. »

C’est ça ouais, c’est ça… Juste une pommade pour ton genou. Du g’nou !

Voilà donc l’histoire d’un mec d’environ 70 ans qui passe au cabinet, comme ça, un beau matin, histoire de demander une pommade pour son mal de genou à la secrétaire qui elle-même demandera au doc entre deux consultations. Le problème c’est qu’elle sait que le doc est très chiant avec ça et qu’il a horreur de ça, de faire un truc à la va-vite entre deux sur un coin de table. Pas un truc avec la secrétaire hein petit cochon, les mecs, vraiment tous les mêmes ! On parle ici de prescriptions, d’ordonnances sans examiner le patient, de médecine-drive.fr etc…

Du haut de ma grande fermeté associée à une assurance sans faille, voilà donc que le type se retrouve allongé sur la table d’examen, entre deux… Examiner un genou, c’est vite fait, ça prend moins de temps que de parlementer sur le fait que je refuse de prescrire sans examiner, qu’il faut prendre rendez-vous, que ça me fait chier que tu penses que c’est pour le fric, une consultation de plus in the pocket, alors que c’est pour ton bien, et que vraiment si je pensais au fric, je t’aurais fait ton ordonnance sans t’examiner mais en te demandant tout de même 23 Euros. Tu vois, vraiment, autant t’examiner que parlementer pour rien puisque personne ne comprend rien à ça, surtout pas les grands cravatés qui tiennent le système entre leurs griffes… Mais revenons à notre modeste niveau où je suis sûr que la secrétaire rigole  derrière son bureau : « tu t’es fait avoir, hihihi, tu t’es fait avoir, comme d’hab hihihi, tu fais le gros dur, mais t’es un grand faible hihihi ». Un jour je saurai vraiment faire le gorille, tu verras, tu rigoleras moins.

Donc douleur pas très précise évoluant depuis 2 ou 3 jours, pas de quoi hurler à la mort mais quand même une douleur qui fait mal (paroles de patient). Pas de notion de traumatisme, pas de signe inflammatoire, les ligaments ça a l’air d’aller, la rotule est en place là bien devant comme y faut, pas d’œdème, et nanani et nanana, voilà quoi, rien de bien urgent. Il avait raison de réclamer sa pommade à la noix. Oh pis comme il a l’air d’avoir assez mal, on pourrait lui coller un bon petit cocktail Vioxx-Di-Antalvic… (à cette époque-là, c’était méga top ça, on ne savait disait pas encore officiellement que c’était rentable pour la sécu : ben oui, des médocs qui tuent, c’est rentable non…). Bref.

Bon c’est pas le tout, mais il va falloir lui sortir un diagnostic du chapeau. Tiens écoute ça, c’est très probablement une gonarthrose. Ta gonalgie est due à une gonarthrose. La première fois que j’ai entendu le mot gonalgie, je croyais qu’on parlait de douleur de gonades, de mal aux couilles quoi si tu préfères. Eh ben non, not at all. Ouais t’as raison, en français c’est déjà pas folichon, donc ne compliquons pas les choses avec un very bad anglais.

Donc là, on est entre deux consultations, face à une douleur de genou, euh non, à un monsieur qui a mal au genou (la nuance est importante...). Un Monsieur dans les 70 ans, traité pour HTA (la tension), ancien vigneron donnant parfois la main à son fils qui a repris l’exploitation des vignes. On n’a pas encore terminé l’examen clinique, à peine commencé à évoquer une hypothèse diagnostique, que je sens déjà qu’il va me demander une radio, voire l’IRM. Ouh que je le sens ! Hep là doucement hein ! On n’est pas à l’hosto là hein ! Roh je sais, c’est pas terrible de dire ça sur l’hosto mais quand même, à l’hosto, dans mon « jeune temps » on dégainait vite l’examen complémentaire et les avis ceci, les avis cela. Je me souviens qu’on faisait des Bons. C’était génial les Bons !

Exemple :

Tu es dans le service d’orthopédie, vraiment au hasard hein… et un type hospitalisé pour une fracture de cheville a mal au cœur. Pas de bol, ici c’est le service pour les os cassés. Tout le monde sait que 2 orthopédistes devant un ECG est une étude en double aveugle. Celle-là tu peux me la raconter 10 fois, les 10 fois je rigole. C’est comme « Les bronzés font du ski », la scène où Jugnot s’étouffe en buvant la gnôle dans le refuge, 100 fois je la vois cette scène, 100 fois je rigole. C’est con hein je sais. (Oui tu vois, un toubib ça ne va pas forcément à l’opéra ou au théâtre, ça regarde aussi « Les Bronzés »).

Donc en orthopédie, un patient a mal au cœur, tu fais faire un ECG à l’externe histoire de, puis tu fais un Bon Cardio. Bon, comme le cœur ça peut être grave, tu appelles aussi en cardio pour pas que le cardio vienne 2 jours après : « Ouais, le cardio ? Ici c’est le service d’ortho, on a fait un Bon pour une douleur thoracique, l’externe a fait un ECG, bon écoute, le chef préférerait que tu y jettes un œil. Urgent ? Ben c’est toi qui vois, c’est toi le cardio hein… (c’est bien de dire ça, comme ça on ne pourra rien te reprocher en cas de pépin, en langage populaire ça s’appelle refiler la patate chaude). OK à tout de suite alors ».

Le cardiologue L'interne de 1er semestre de cardio passe, te dit que le cœur ça va, mais qu'il prescrit une prise de sang pour éliminer formellement un problème cardiaque même si à son avis c'est très certainement d'origine gastrique. Il écrit ses conclusions sur le Bon Cardio.

Alors tu relis les conclusions sur le Bon Cardio puis tu rédiges aussitôt un Bon Gastro. Pas con, quand un type dit qu’il a mal au cœur, des fois, il veut dire qu’il a envie de vomir en fait, ou qu’il a des lourdeurs d’estomac. Donc vraiment pas con le Bon Gastro.

Donc l’interne de 1er semestre de gastro passe, et te dit que ça ne semble pas être gastrique mais qu’on ne sait jamais. Il va quand même en toucher un mot à son chef des fois qu’il faille faire une fibroscopie au cas où… J’imagine que certains se disent là que ça risque de coûter cher ces conneries. Mais non, un interne ne coûte pas cher… et il faut bien se former… et la santé n’a pas de prix voyons… L’interne de gastro à peine parti après avoir écrit ses conclusions sur le Bon Gastro, pendant que tu commences à lire le Bon, t’as une gentille infirmière qui passe et qui a pris le temps de discuter quelques minutes avec « la douleur thoracique de la 112 », euh non… le Monsieur de la chambre 112 qui a mal au cœur (on a déjà dit que la nuance est importante, mais parfois faut répéter…). Il faut toujours écouter les autres soignants, toujours. Tu en apprends parfois autant sinon plus qu’avec certains doc… La gentille infirmière t’apprend donc que le patient lui a confié avoir des problèmes de couple en ce moment. Bingo ! Mal au cœur = peine de cœur = cœur brisé. On a éliminé le problème cardio, le problème gastro, on va quand même faire un Bon Pneumo histoire de se barricader à mort (oui, même si le diagnostic hilarant de pneumonie frontale a récemment fait la une de quasiment tous les médias, les poumons se situent encore dans la cage thoracique).

Mais sautons avec ardeur sur le Bon Psy.

La psy passe. Psychologue ? Psychiatre ? Psychothérapeute ? Psychotrucmuche ? J’en sais rien, la psy quoi, celle qui s’occupe des boyaux de la tête !

Le Monsieur de la 112 n’est pas très content. Ah merde, on ne lui avait pas demandé son avis et n’a pas bien compris ce que venait faire la psy. Il lui a tout de même parlé un peu, mais ne souhaite pas la revoir et la psy n’a pas mis de compte-rendu sur le Bon. Rah les psys ! Bon, c’pas trop grave parce que les psys utilisent toujours des mots que tu ne comprends pas et qu’existent même pas dans ton dico, alors tu passes encore pour un con.

Bref, tu as fait le tour de la question, tu as fait le job, tout est cadenassé. Et si le type a encore mal et que tu veux être vraiment hyper-rigoureux, il te reste encore le Bon Dieu… Hinhin !

Voilà donc l’histoire très caricaturée pour rigoler un peu des Bons à l’hôpital. D’ailleurs, ça vient peut-être un peu de là cette réforme du médecin traitant qui faisait très légèrement passer le généraliste pour un distributeur de Bons pour aller chez les spécialistes, va savoir. Mais en vrai c’est pas ça. Dans un cabinet, tu peux faire des trucs bien mieux que ça. Revenons à notre cas, M’sieur du g’nou. On croyait s’en débarrasser après avoir éliminé une urgence, on pensait commencer à argumenter le non-intérêt de faire une imagerie pour le moment, réfléchir à prescrire un antalgique efficace qui ne le tue pas, etc… Mais c’était sans compter l’étape des papouilles en même temps qu’on discutaillait le bout de gras.

Les papouilles ! J’adore papouiller, je suis un vrai papouillologue. Les mauvais esprits y verront encore une allusion. Ouais vous les toubibs, vous en profitez bien, vous vous rincez bien l’œil et palpez tranquille Mimile les belles minettes 25-35 ans, blondes, aux lèvres pulpeuses, à gros s…. STOP ! N’importe quoi ! C’est pas ça du tout. Moi j’adore papouiller les petits, les vieux, les grands, les noirs etc… Bon les crasseux, j’avoue j’aime un peu moins (beaucoup moins en fait mais je n’ose pas le dire). Papouiller les pieds d’un vieux diabétique à la recherche des pouls (oui pas poux hein) pédieux pour s’assurer que le sang arrive bien tout partout comme y faut. Papouiller l’abdomen d’un nourrisson. Tiens, ça c’est drôle comme très tôt, rien qu’en papouillant un bébé tu as déjà des chatouilleux qui se tordent de rire et qui t‘entraînent dans leurs éclats pendant que d’autres hurlent comme si tu les égorgeais. Et pis y a les entre deux, les indifférents aux papouilles.

Le monsieur qui passait comme ça entre deux pour sa douleur de genou, une douleur diffuse, avec un examen ostéo-articulaire peu contributif, a donc subi lui aussi des papouilles du genou comme ça, en passant, pendant qu’on y est hein, ça prend pas tant de temps que ça. Et ben v’là ti pas que c’est en papouillant que la douleur du genou non urgente qui passerait avec une simple pommade prescrite sur un coin de table allait finalement se transformer en une forte suspicion de diagnostic à ne pas laisser filer comme ça dans la nature. Car en palpant, je g…

Roh pis nan tiens. Je n’ai pas envie de te dévoiler tout de suite la fin de cette histoire (vraie hein).

Tu es seul dans ton cabinet de généraliste, avec tes yeux, ta bouche, tes doigts et tes oreilles. Tu as quelques outils pour t’aider, otoscope, stéthoscope etc… La salle d’attente est pleine. Tu as pris du temps pour rassurer une maman par téléphone inquiète de la rhinopharyngite de son fiston de 2 ans pétant le feu mais que la crèche rechigne à prendre car il tousse encore un peu… Tu imagines que ton prochain rendez-vous attend furieusement et qu’il va te fusiller du regard. Tu devais le prendre à 10 h, il est 10 h30… Il a appelé la veille pour être reçu en urgence pour un mal de gorge de cheval avec début d’extinction de voix. Lorsqu’un rendez-vous pour le lendemain matin lui a été proposé, il a vociféré « Mais où va la France ! On peut crever la bouche ouverte, personne n’en a plus rien à foutre ! ». Oui c’était juste le début de l’extinction de voix, sinon, il aurait gueulé beaucoup plus fort en fait… Tu ne le sais pas encore, mais lorsque tu auras réglé la situation de M’sieur du g’nou, que tu iras chercher ce patient furieux, tu comprendras qu’il t’a posé un beau lapin : « na ! bien fait ! Ah tu voulais pas me prendre en urgence, alors voilà, vengeance ! » (Ben quoi ? Rien de plus normal, dans la vraie vie, y a pas que des patients gentils hein).

Donc maintenant, à toi de prendre les commandes et de proposer la suite de cette histoire si ça te dit, ici ou sur twitter. A moins que tu préfères y réfléchir seul dans ton coin, c’est comme tu veux, ici je propose, tu disposes, rien de plus. Pas de dominant ni de dominé, juste des petites causeries. Par contre, je te préviens, il n’y a rien à gagner, mais rien à perdre non plus. Ma suite est déjà écrite, bien évidemment, mais je te la dévoilerai plus tard. Peut-être pas le jour de la Saint-Valentin, tu auras d’autres chats à fouetter. Un peu avant, ou un peu après, je ne sais pas encore.

5 commentaires:

  1. Je ne suis pas docteur mais que c'est vrai tout ça... Sauf que dans la plupart des cas, y'a plus de papoulle... La clinique n'existe plus, ma ptite dame... Je regrette le temps des papoulles ! J'aimais bien .... J'ai mal au cœur, vous voulez pas l'ausculter docteur ?

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  3. car en palpant, je réalise le sens réel de ce métier.
    Ce n'est pas un traitement que recherche le patient en entrant dans mon cabinet. C'est simplement de la reconnaissance. La reconnaissance d'un quantum de douleurs en une souffrance médicale objective.
    Ma papouille joue ce rôle. Elle m'aide à encadrer sa plainte, à lui donner sens. Alors je papouille. Oui. Docteur ès Papouille.
    Je n'ai rien trouvé ce jour là, rien qui ne sorte de l'ordinaire. Juste du sens.

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  4. "Car en palpant, je glissai mon doigt sur son creux poplité et compris immédiatement ce qu'il se passait : son histoire était vasculaire et non articulaire : thrombose ? anévrysme rompu ?"

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  5. Juste j'ai rigolé de vérité en lisant les histoires de bons, et j'ai ricané bêtement devant le Bon Dieu. Voilà.

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