jeudi 14 août 2014

Inpessile heureux !

 
 
 
Il y a quelques mois, j’ai publié un billet intitulé "Toubib or not toubib ?" . Il s’agissait d’une tentative d’explications de ce qui contribua à faire diminuer le taux de mortalité infantile de 1900 à nos jours en France. L’objectif était de terminer cette explication en évoquant la santé d’une façon générale pour prendre conscience que le médecin n’est finalement qu’un maillon de la chaîne dans toute cette histoire. Un maillon utile, nécessaire, parfois indispensable, mais un maillon seulement. Pour preuve, tu peux mettre dix toubibs bardés de diplômes, de compétences et d’expérience autour d’un type désœuvré à la rue qui n’a pas une thune pour bouffer, les toubibs pourront se gratter la tête tant qu’ils veulent, ils ne régleront pas son problème. A moins que…
 
A moins que, bien avant d’arriver à cette situation extrême, le médecin généraliste de ce pauvre homme ait correctement pris en compte les inégalités sociales de santé qu’il subissait ! Il suffisait tout simplement de demander à ce patient : son sexe, sa date de naissance, son adresse, son statut par rapport à l’emploi, sa profession éventuelle, son type de couverture sociale, et ses capacités de compréhension du langage écrit. Fastoche non ? Le genre de renseignements qu’aucun médecin généraliste ne relevait avant la naissance d’un fabuleux document concocté par l’Institut National de Prévention et d’Education pour la Santé (Inpes).
 
Plus sérieusement, ce document intitulé « Prendre en compte les inégalités sociales de santé en médecine générale » pose un véritable problème que personne ne peut nier. L’amélioration de la santé et de l’espérance de vie bénéficient d’avantage aux personnes socio économiquement favorisées. Nul doute que les différents membres du groupe de travail ayant élaboré ce document (dont certains ont peut-être tout bonnement été sollicités uniquement pour apporter une caution afin de mieux faire avaler la pilule aux médecins généralistes) sont pétris de bonnes intentions.
 
La problématique est donc posée, les intentions semblent bonnes, et pourtant : patatras ! Les réactions de certains médecins généralistes n’ont pas tardé comme ici ou encore là. J’avoue comprendre leur agacement car finalement les préconisations émises dans le document de l’Inpes laissent sous-entendre que de simples questions de bon sens pour comprendre la situation d’un patient n’étaient jusqu’alors pas posées. En gros, les généralistes ne feraient pas leur boulot de base. Les généralistes, tiens oui au fait, pourquoi les stigmatiser une nouvelle fois et leur refourguer la question des inégalités sociales dans une besace déjà bien remplie ? Si la question des inégalités sociales doit être prise en compte par le monde de la santé, elle doit probablement l’être par tous les soignants (et je pense très sincèrement qu’elle l’est), de l’aide-soignante, en passant par l’infirmière, la sage-femme (qui peut penser qu’une sage-femme puisse prendre en charge une femme enceinte sans lui demander son sexe ahahah !…, son âge, son adresse, sa profession, sa couverture sociale, etc… afin d’intégrer ces éléments pour conseiller au mieux sa patiente durant sa grossesse ? ), jusqu’aux grands médecins spécialistes. Au sujet de ces derniers, l’un d’eux a pris le problème à bras-le-corps en faisant un vrai travail de prévention. Il a devancé et fait gagner du temps à un éventuel futur groupe de travail de l’Inpes en expliquant à ses confrères spécialistes comment reconnaître un riche afin de prendre en compte les inégalités sociales. Voilà, ça au moins, c’est fait !
 
Bref, tout ceci pour dire que si quelqu’un prend bien en pleine face toute la misère sociale de notre pays ainsi que son lot d’inégalités, il est fort probable que ce quelqu’un soit un petit peu le médecin généraliste. Et que face à cela, malgré le document de l’Inpes, le médecin généraliste soit tout autant démuni qu’avant ce document. Car c’est bien beau de prendre en compte, mais le principal n’est-il pas : que fait-on après ? Comme tout dépistage, c’est bien beau de dépister, mais si c’est pour ne rien proposer de concret pour améliorer la situation, ça fait une belle jambe à tout le monde, ça crée des angoisses de toute part, génère de l’impuissance et de la culpabilité chez le professionnel.
 
 
Allons même jusqu’à poser cette question vicieuse: le document de l’Inpes ne va-t-il pas aggraver quelques burn-out de plus chez certains médecins généralistes ? Roh ben non quand même faut pas pousser mémé dans les orties… Alors esquivons, esquivons !
 
 
Puisqu’il apparaît que les ouvriers vivent moins longtemps que les cadres, est-ce dû à leur mode de vie ? A leur travail ? Qu’en est-il des moyens mis en œuvre pour la médecine du travail chez les cadres et les ouvriers ? Y a-t-il plus de prévention chez les ouvriers pour éviter les accidents du travail ? Moi, je n’en sais rien, je pose juste des questions ? Ce document de l’Inpes aiguise ma curiosité et faute d’apporter des réponses, m’amène à tellement de questions. Est-ce si bon à la santé de se poser tant de questions ? Pas si sûr, alors esquivons.
 
Esquivons, organisons de nouveaux groupes de travail, éditons de nouveaux documents inutiles pour mieux taire les vrais problèmes, masquer l’impuissance voire parfois l’incompétence des principaux acteurs qui pourraient lutter contre les inégalités sociales. Continuons de créer de nouvelles instances dont notre pays semble tant raffoler, à côté de l’INPES, l’INVS, le HCSP, la HAS, l’INCa, les ARS (dont nous aurons déjà observé sur ce blog l’incroyable réactivité…).
 
 
Et surtout, balayons d’un revers de main ce qui à mes yeux d’inpessile heureux a récemment contribué à augmenter des inégalités sociales de santé largement évitables, comme par exemple et par pur hasard, l’instauration des franchises médicales. Des franchises mises en place par les petits copains d’une emblématique ministre de la santé dont le fils s’est un beau jour retrouvé catapulté une fois de plus par le plus grand des hasards à la direction générale de l’Inpes affublé du doux attribut de « Plaidoyer de la santé ».  
 
 


Sur cet organigramme, Pierre Bachelot (pas Bachelet le chanteur des Corons hein !) n’est autre que le fiston de Roselyne. Comme quoi le hasard hein ! Tu connais l’histoire des fabricants de mines antipersonnel et des sociétés de déminages qui ne feraient qu’un ? Mythe ou réalité ? Oh je charge les Bachelot, c’est nul, mais t’inquiète, les socialistes vent debout contre les franchises à l’époque ne la ramènent pas trop maintenant qu’ils ont les manettes. Mais pas de stress mec, car pour réellement lutter contre les inégalités sociales, il faut entre autres et avant tout faire baisser le chômage et améliorer le pouvoir d’achat en relançant la croissance. Tu vois c’est pas compliqué. Et pour ça, il suffit de pousser la reprise, voilà comment on fait (tu vas voir, on va rigoler, c'est du même genre que le document de l'Inpes) :
 
"La note de l'Insee s'intitule Reprise poussive, alors, on peut dire il y a une reprise. Elle est poussive, donc faut la pousser, quand vous avez quelqu'un de poussif, faut le pousser. Eh ben, la reprise, c'est pareil, faut la pousser" dixit Mr le président François Hollande en marge du Conseil européen à propos des chiffres de l'Insee sur le chômage en fin d’année 2013. Si tu veux les images c’est ici.
 

Alors, tout va bien. Revenons à nos moutons : les inégalités sociales de santé à prendre en compte en médecine générale. Calmez-vous les généralistes, je vous sens un peu poussifs sur le sujet. Don’t worry, be happy ! On va vous pousser légèrement... dans le gouffre ! Moi, je vais continuer mon petit bonhomme de chemin sans trop me poser de questions. J’espère ainsi vivre longtemps en inpessile heureux sans qu’aucun médecin ne trouve le moyen de me guérir !
 
PS : par curiosité, j’ai filé ce document à une assistante sociale (34 ans de carrière) en lui demandant de le lire pour me donner son avis, sans faire le moindre commentaire. Ce n’est qu’un avis qui vaut ce qu’il vaut, mais le voici retranscrit ici avec son autorisation :
 
« Maintenant, j’ai plus peur qu’avant. Je m’attendais à découvrir quelque chose de nouveau, mais qu’il faille le redire, alors là ça me fout la trouille. Je croyais que c’était le b a ba »...

mercredi 6 août 2014

PUB MED

C’est l’été, les vacances, les barbecues, les apéros, etc… Alors je me suis dit qu’un post léger, facile à digérer, serait le bienvenu.

Il ne s’agira donc pas ici, malgré ce que pourrait laisser sous-entendre le titre, d’évoquer le célèbre moteur de recherche de données médicales PubMed. Nous allons en fait parler de Pub Med au pays des fromages qui puent.
  
 
 
Tu vas comprendre, crois-moi.

Pour cela, voici un article. Il n’est pas long, il faut le lire, et jusqu’au bout :


 
Voilà pourquoi j’ai intitulé ce post « Pub Med », c’est-à-dire : Publicité Médicale ou plutôt, Publicité faite par et pour le Médecin. On n’est pas pris en traître dans ce papier, le logo du célèbre groupe Bel est bien identifiable à la suite des propos du pédiÂtre. Donc au moins, on sait à quoi s’en tenir. On pourrait penser que cet article est tiré d’un magazine grand public chipé sur la plage à une maman partie faire des châteaux de sable avec ses bambins. Perdu ! Il est tiré de la revue médicale « Médecine et Enfance » du mois de mai 2014, à la page 146.

Tu ris Kiri ? Dommage fromage ! Moi je reste un peu sur ma faim. Alors j’imagine le tableau si on passait de la version papier à la version télé avec le sourire charmeur du doc aux dents éclatantes qui terminerait sa phrase par « fromages en portions » à l’instant même où débuterait le jingle « Bababa, bababybel… »

Oui parce que le jingle « Un gros cube, un p’tit cube, c’est l’heure de l’Apéricube », ça le ferait pas trop à cet âge !

(Il est possible qu’un des deux jingles, voire les deux, accompagnent désormais ta fin de journée, j’en suis profondément désolé)

Je ne connais absolument pas le milieu de la pub mais j’imagine qu’un grand principe est le martèlement du message via différentes sources de diffusion. Bingo !
Voici un second papier :
 
 
Celui-ci est tiré du N° 259 de la revue « Pédiatrie Pratique » du mois de juin 2014.
 
Il semble donc BEL et bien qu’au pays des fromages qui puent, des Guignols de l’info sévissent jusque dans les pages des revues médicales. Cela ne date pas d’aujourd’hui, je n'ai pas inventé le fil à couper le beurre, et voilà en gros comment tout cela est ficelé : clique ici et fais dérouler les étapes.
 
Sur ce, après cette parlotte et avec cette chaleur, gare à la déshydratation ! Je cours de ce pas m’abreuver de 33 cl d’un liquide pétillant et très sucré contenu dans une canette de couleur rouge. Moi, quel que soit le domaine, je préfère parler en Dénomination Commune Internationale qu’en nom commercial, car on pourrait me taxer de faire de la pub !  
 
 
 

mercredi 9 juillet 2014

DERRIERE LES MOTS



Léa, 1 mois, quelques secondes avant le début de la consultation :
 
Ouverture du logiciel informatique donnant accès à l’avis de naissance ainsi qu’au certificat du 8ème jour.
Papa non identifié.
Maman, 40 ans.

Grossesse suivie à partir du second trimestre.

Tabac et alcool pendant la grossesse.

Retard de croissance in vitro ! Ah, probable petite erreur de saisie de la version papier à la version numérique du certificat par l’agent administratif qui savait pertinemment qu’on parle plus souvent de Retard de Croissance In Utero qu’in vitro ;-)

Petit poids de naissance.

Bon, comme ça commence à faire beaucoup, le logiciel fait apparaître des clignotants, qui clignotent, normal. S’il le pouvait, il serait sur le point de retentir aussi fort que la sirène des pompiers ! Alerte rouge.

Arrêt sur image, première réflexion :

On pourrait dire : « Putain font iech ces vieilles de 40 berges alcoolo tabagiques qui se font engrosser par le premier venu qui se retire aussitôt sans penser aux conséquences ! Vraiment hein, vive la France, ah elle est belle la France ! »

Mouais.

Ouais, mais nan en fait. Ya les mots, et y a derrière les mots.


Léa, 1 mois, première consultation :


Je m’attends à voir une maman sortie tout droit du film « Les Visiteurs », une gueuse puante aux dents jaunes et au verbe digne des plus belles envolées lyriques d’un Franck Ribery clean de chez clean.

Et…

Même pas. Rien de tout cela. Comme quoi les mots.

Une femme radieuse entre en poussant le landau. Elle prend Léa dans ses bras, s’assoit. Nous entamons la conversation. Une consultation comme les autres.

­­—Non docteur, je n’allaite pas Léa, je sais que c’est pas bien.

—Mais non Madame, faites ce qui vous convient, c’est ça le principal, ne culpabilisez pas.

Malgré son petit poids de naissance, Léa se porte bien, l’évolution de ses courbes de croissance est bonne. Allongée face à moi sur le plan d’examen, elle me fixe. Après quelques dizaines de secondes d’observation, elle ébauche un sourire. Nous faisons connaissance. Je poursuis l’examen.

Je profite de cette consultation du premier mois pour expliquer à la maman de Léa les vaccinations que l’on pourra débuter le mois prochain. Les vaccins obligatoires, ceux qui ne le sont pas mais tout de même recommandés.

—Mais docteur, s’ils ne sont pas obligatoires, c’est qu’ils ne sont pas importants. Ils ne sont peut-être pas efficaces ou au contraire trop dangereux ? Et vous docteur vous en pensez quoi ? Vous avez des enfants ? Vous les avez vaccinés ? Je vous fais confiance….

Cela peut paraître simple, je trouve que ça ne l’est pas tant que ça.

En raison de quelques malaises décrits dans la littérature, je remplace la prescription de sortie de maternité d’Uvestérol par une autre vitamine D. Il paraît selon certains que seuls les pédiatres prescrivent correctement les vitamines aux enfants. Soit…

Je préserve bien évidemment la maman de Léa de ces gamineries (eh ben toi tu sais pas faire ça euh ! Et moi je fais ça mieux que toi euh ! Nananananerre euh !). Et je décide de ne pas l’affoler sur les raisons de ce changement de prescription de vitamine. Je préfère aborder la question du tabac puisqu’il est écrit sur le logiciel : tabac et alcool pendant la grossesse.

Derrière les mots…

C’est à partir de là que j’en découvre un peu plus sur la vie de cette femme et l’arrivée de ce bébé. Lorsqu’elle a appris tardivement et avec stupéfaction sa grossesse, la maman de Léa a stoppé aussitôt et d’elle-même ses dix cigarettes comme ses deux à trois verres d’alcool quotidiens. A son âge, et dans sa situation, elle ne s’attendait pas à ça. Rien à voir avec l’image de cette alcoolo tabagique négligeant sa grossesse que pouvaient laisser entrevoir les signaux d’alarme de mon logiciel.

Et le papa ? Y a automatiquement un papa. Goldman peut chanter tant qu’il veut qu’elle a fait un bébé toute seule, je ne peux m'empêcher d'être harcelé par le célèbre questionnement stromaesque "Papaoutai ?" puisqu'il doit bien y avoir un papa. Le papa apparaît de façon spontanée dans cette histoire. Sans que je lui pose la question, la maman de Léa m’explique que ce papa est très présent, il est gaga de sa fille même s’il est bien embarrassé d’avouer cette paternité à son épouse. Oui, la maman de Léa est la maîtresse du papa. Rien à voir avec cette alcoolo tabagique négligeant sa grossesse et prête à se faire engrosser par le premier venu dont elle se souvient à peine du prénom. Papa non identifié sur le papier, mais réelle histoire d’amour secrète.

Derrière les mots et l’absence de mots…


Léa, 2 mois, seconde consultation :


Rien A Signaler, tout va bien, les courbes de croissance sont parfaites, Léa est une belle princesse souriante (en vrai dans le carnet de santé on écrit plutôt un truc du genre : « bon développement staturo-pondéral et psychomoteur » quand on le remplit le carnet et qu’on fait les courbes de croissance…) mais les vaccins vont la faire pleurer quelques instants. Les médecins ces bourreaux ! Heureusement maman est là. Echanges de regards émouvants entre elle et sa fille. Le papa a-t-il mis sa femme au courant ? Peu importe, ça ne me regarde aucunement. On explique la conduite à tenir en cas de survenue de fièvre, etc… ça roule, on se revoit le mois prochain.


Léa, 3 mois, troisième consultation :

Lapin !

Derrière le mot lapin, il faut lire : rendez-vous non honoré. Le truc régulier en médecine, souvent un simple oubli, parfois un foutage de gueule volontaire. Il y a un peu de tout derrière le mot lapin. Certains voudraient aller jusqu’à punir les poseurs de lapin. Soit.
 
Dans le cas de Léa, je suis surpris. J’avais l’impression que sa maman était en confiance, que ça collait. Mais voilà, parfois on se trompe, et rien ne l’empêche d’aller voir ailleurs. C’est ainsi. Même si intérieurement quelques questions naissent : « Qu’ai-je fait ou dit qui ne lui a pas convenu ? »

Quelques heures après ce lapin, je reçois un appel. C’est au sujet de Léa, et ce n’est pas sa maman qui souhaite me parler mais un médecin. Tiens tiens, je n’aime pas ça, rien de grave j’espère.

Le nom de ce médecin ne me dit rien. Lorsqu’il m’annonce sa fonction, je comprends aussitôt. Un grand frisson me glace la colonne des lombes jusqu’à l’occiput.

Le médecin que j’ai au bout du fil travaille au Cente de Référence sur la Mort Inattendue du Nourrisson. Je ne verrai pas Léa pour sa consultation du troisième mois. Aucun autre médecin ne la verra. Rien à voir avec le lapin traditionnel, le simple oubli.

Derrière les mots…

Derrière les mots du médecin de ce centre, je raccroche.

Le choc, la sidération. Reprendre ses esprits, essayer de comprendre, se remettre en question. Les questions ? Ai-je posé ces questions ? La question du couchage, la position, le lit etc… Je me perds dans les dates, dans les âges, j’imagine que le fils aîné de la maman de Léa est peut-être de la génération où l’on conseillait le couchage sur le ventre. Léa était-elle couchée sur le ventre ? 10 000, 20 000, 30 000 questions à la fois, pourquoi ? Putain de fuck ! Mais pourquoi ?

L’impuissance du médecin, la cruauté du destin.

Le lendemain, la maman de Léa m’appelle. Elle sait que je sais, je sais qu’elle sait que je sais, on n’a pas besoin de se le dire. Je lui propose un rendez-vous. J’ai le sentiment qu’elle n’osait pas me le demander et que c’est un soulagement pour elle.

Derrière les mots... Des mots qui ne veulent pas toujours tout dire, d'autres mots qui ne veulent absolument rien dire, et ces silences tellement parlants.
 

Maman de Léa, 40 ans, dont la fille venait d’avoir 3 mois :

Elle avoue qu’elle souhaitait cette rencontre. Elle veut repasser sur chaque lieu où elle et Léa sont allées. Une sorte de pèlerinage. C’est elle qui parle. Je suis dans mes petits souliers. Quoi que je fasse ou que je dise, je sens que je serai maladroit et terriblement niais. Les mots me manquent. Derrière les mots qui ne sortent pas, je sens que les larmes, mes larmes, sont dans les starting-blocks. Les siennes, intarissables, sont entrecoupées de sourires lorsqu’elle partage les bons souvenirs qu’elle retiendra de sa princesse. Puis de longues périodes de silence. On ne fait que se regarder, des minutes qui s’étendent et des échanges probablement tout aussi importants que des mots. Savoir ne rien dire, ne rien faire, alors que tant de choses se jouent.

Les démarches pour les obsèques. Papa sera présent. Il était là à la conception de Léa, il sera là pour le dernier au revoir. La douleur d’un père. Les aveux à son épouse. Des scènes de vie tragiques. Des plaies qui cicatriseront lentement.

Je suis bien incapable d’évaluer la durée de cette rencontre, de percevoir avec précision son intérêt et son impact, peu importe. La maman de Léa l’a souhaitée, moi ou un autre, maladroit ou pas, on s’en fout. L’important était cette béquille humaine, ce quelqu’un, cette présence, même et peut-être surtout silencieuse.

Fin de journée, début du week-end, je rentre à la maison, sonné, vidé, KO debout. Affalé dans le canapé, une bière à la main, le regard trouble, j’entends des mots au loin. Une seconde bière me ravive l’esprit, mon regard s’éclaircit, les mots se rapprochent. Ce sont les mots de mes enfants qui se chamaillent. Mes mots reviennent.

Derrière les mots…

mardi 17 juin 2014

ALLÔ MAMAN BOBO !



J’ai pour habitude de mettre une pointe d’humour ou de dérision dans chacun de mes billets, mais là, je n’essaierai pas, tout du moins pas trop. Quoique, pourquoi pas ? Je vais aborder un sujet grave, dramatique, qui met en émoi la population dès qu’un fait divers est traité par les médias, avec cette même question qui revient de façon plus ou moins sous-entendue et sous forme de procès d’intention : « Mais que font les services sociaux ?! »
Mais oui tiens, voilà qu’elle est bonne cette question, que font-ils ? Qui sont-ils ? Où se trouvent-ils ? On y reviendra.

Il y a quelques semaines, un reportage a été diffusé sur une grande chaîne publique dans une célèbre émission, genre qui passe le jeudi en prime time, abordant le sujet de la maltraitance à enfants. Trois situations dramatiques ont été relatées, trois faits divers atroces, trois enfants morts sous les coups ou la barbarie d’adultes. A posteriori, les journalistes que l’on peut qualifier d’envoyés spéciaux (si tu ne vois pas de quelle émission il s’agit, tu vis probablement sur une autre planète) mènent l’enquête et retracent le parcours de ces enfants jusqu’à leur dernier jour de vie. Si tu as vu ce reportage sans avoir ressenti le moindre émoi, ton cas est désespéré et désespérant. Tout est détricoté, passé en revue, la vieille voisine qui n’a rien vu, rien entendu, le pédiatre consulté peu de temps avant le drame, interrogé et filmé en caméra cachée, l’assistante maternelle, et ces satanés services sociaux… Mais que font-ils bordel de merde ?!

Paradoxalement, l’autre phrase qui revient régulièrement avant le stade dramatique, dans le contexte où l’on se questionne lorsqu’on est préoccupé par un enfant que l’on soupçonne d’être en danger est : « Roh ben non quand même, je ne vais pas alerter les services sociaux, des fois qu’ils retirent l’enfant de sa famille, hein, quand même, c’est pas la peine d’aggraver la situation »…………..

Voilà en gros, en résumant et caricaturant ce qui se passe souvent dans la tête des gens, le grand paradoxe : « Le pauvre, si j’alerte et qu’on le place, roh ben quand même », puis une fois le drame arrivé et médiatisé « Putain de services sociaux de mes deux ! »

Alors si on avançait un peu ?

Les services sociaux : Où ? Qui ? Quoi ? Comment ?

Des services sociaux, y en a plein, y a un service social dans les hôpitaux, dans les communes, à la sécurité sociale, etc… Donc quand on parle des services sociaux, c’est vague. La DDASS ? Non perdu, ça n’existe plus et même quand ça existait encore, c’était plus ça. Tu entends pourtant régulièrement et peux même lire dans certains journaux : « les enfants d’la DDASS ». C’est faux.

Les services sociaux en question sont (pour le moment encore mais ça risque de changer : réforme territoriale oblige) les services du Conseil Général. Le Président du Conseil Général est le pivot de la protection de l’enfance. Par exemple et vraiment au hasard, jusqu’en 2012 en Corrèze c’était M’sieur François Hollande. Encore un autre exemple vraiment au hasard hein. Plouf plouf : 92. Dans le département des Hauts-de-Seine jusqu’en 2007, c’était M’sieur Nicolas Sarkozy. C’est drôle le hasard ! Plouf plouf.
Bon en pratique, t’inquiète, c’est pas le Président du Conseil Général en personne qui s’occupe de ça, il a un service dédié, car vu qu’en plus d’être Président de CG il est souvent député ou sénateur voire se prépare pour l’élection présidentielle plus tout ce qu’on ne sait pas trop, il délègue. C’est bien normal. Il y a donc au sein de chaque conseil général un service dédié à la protection de l’enfance.
Mais ce service (on parle plus de mission que de service) du Conseil Général n’est ni la police ni la justice. Il ne met personne sur écoute téléphonique, il n’installe pas de caméras chez les gens pour surveiller ce qui s’y passe. Cette mission s’appelle l’Aide Sociale à l’Enfance, ASE dans le jargon, à prononcer «AZEU».
Personnellement, en tant que médecin, je n’ai pas le sentiment d’avoir été beaucoup sensibilisé ni correctement formé durant mes études sur le sujet de la maltraitance à enfant. On peut en conclure que je n’ai pas été très studieux ou que je n’ai pas bien compris le cours si cours il y eut mais en discutant avec des confrères formés ailleurs, le sentiment semble plutôt partagé. Pendant longtemps, les quelques notions que j’avais étaient qu’en cas de maltraitance, il fallait avertir le Procureur de la République sans tarder, point barre. Donc pour déranger ce grand monsieur moi qui suis un grand timide, je me disais qu’il fallait un dossier costaud, donc que l’enfant soit relativement bien amoché. M'enfin, je n’allais pas le déranger pour pas grand-chose le Proc, voyons. D’ailleurs, je me suis souvent demandé comment le joindre ce type. Parce que dans l’affolement d’une situation d’enfant maltraité, je me suis toujours dit que ça serait mieux d’anticiper et d’avoir son N° sous le coude. Dans les pages jaunes à : Procureur de la République ? Bref, je me suis souvent posé des questions, je n’y ai jamais vraiment répondu et j’ai eu la chance de ne jamais rencontrer d’enfants suffisamment amochés pour appeler le Proc. Ou alors je suis passé à côté…
En pratique, un médecin qui n’a quasiment aucun doute qu’un enfant soit maltraité peut DOIT (1) le signaler, c’est un cas de dérogation au secret médical (2), c’est le signalement (3). Pour joindre le Procureur, il suffit d’appeler le tribunal le plus proche ou encore la police qui communiquera le N°. Finalement c’est assez simple. Sauf que ça, c’est la situation extrême, et fort heureusement pas la plus fréquente.
Il y a toutes ces situations où « p’t’ête bien qu’oui mais p’t’ête bien qu’non ». Ces situations où l’on se pose la question, on connaît la famille, ses difficultés de tout type, ces situations où le papa est lui-même toubib, la maman avocate, alors quand même, pas eux, c’est pas possible, c’est que chez les « cas sociaux » normalement... Toutes ces situations où le môme n’est pas physiquement fracassé mais où on est tout de même préoccupé. Pour tout ça, à partir du moment où on se pose la question, on peut faire appel aux services des conseils généraux pour communiquer une information préoccupante. Dans chaque département, il y a une cellule de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes. En fonction des éléments transmis, les professionnels de l’Aide Sociale à l’Enfance (principalement éducateurs spécialisés et assistants sociaux) iront évaluer la situation. Si finalement aucun élément inquiétant n’est relevé, il n’y aura aucune suite. En cas de difficultés, ils proposeront différents types d’aides notamment éducatives. En cas de difficultés avérées mais refus des aides proposées, aucune adhésion de la famille, ou encore en cas de danger avéré et plus important que ce que ne pouvait laisser entendre l’information préoccupante initiale, la justice est saisie. C’est à elle que revient l’éventuelle décision de placement.
Le signalement au Procureur comme la transmission d’une information préoccupante au Président du Conseil Général ne débouche donc pas systématiquement sur le placement de l’enfant mais plus souvent sur des propositions d’aides. Il faut également savoir que le professionnel à l’origine d’une de ces deux procédures (transmission d’un signalement ou d’une information préoccupante) doit en informer les détenteurs de l’autorité parentale sauf s’il évalue que cela pourrait aggraver la situation.
Pour faire le parallèle avec un truc bien concret, nous les toubibs on aime le concret, c’est un peu comme l’infarctus du myocarde. Tu es sûr et certain qu’un patient présente un infarctus, ou tu le suspectes fortement, tu ne chipotes pas pendant des plombes, tu appelles le 15 et roulez bolides ! Si en revanche, tu n’as pas d’éléments objectifs et nets, tu es certain qu’il ne fait pas un infarct mais que quand même, il a des risques, tu ne le sens pas, ben oui parfois en médecine c’est un peu ça, y a des trucs que tu sens et des trucs que tu ne sens pas, « c’est p’t’ête pas pour tout de suite mais y a des petits signaux d’alarme et si ça continue ça pourrait bien lui tomber derrière les oreilles », tu évalues ces risques, tu peux l’envoyer chez le cardio pour affiner le problème, confirmer ou infirmer tes préoccupations, et mets tout en place pour éviter qu’il n’en présente un un jour en cas de risques avérés. Parfois, le mec pour lequel tu as appelé le 15 tellement tu étais sûr de toi ne va pas si mal, il ne se retrouve pas forcément en soins intensifs de cardio. Au contraire, il arrive que le type adressé sans urgence chez le cardio qui n’a rien trouvé soit rassuré mais fasse son infarct sur le paillasson en sortant du cabinet de cardiologie. Voilà un très grossier parallèle histoire de simplifier ou sentir le truc afin de comprendre la différence entre le signalement et l’information préoccupante.
Pour le commun des mortels et afin de ne pas s’embrouiller l’esprit avec ces différentes procédures qui sont plutôt destinées aux médecins ainsi qu’à tous les professionnels de l’enfance, on ne compose pas le 15 lorsque l’on est inquiet ou que l’on est témoin qu’un enfant est en danger, le seul N° à retenir est le 119 (4).
Voilà de façon simplifiée comment ça se passe :
Pour les professionnels de l’enfance en fonction de leur organisation propre et de leur hiérarchie et pour les médecins :

-Enfant en danger (y a pas à chier, il faut le protéger) = signalement au Procureur (justice)

-Enfant possiblement en danger (oui mais non enfin peut-être) = information préoccupante (Conseil Général)

Pour tous les autres citoyens et toutes les situations = 119
Et si malgré tout tu te mélanges les pédales, c’est pas bien grave car Procureur/Conseil Général/119 communiquent entre eux et peuvent rectifier le tir.

Évidemment, en pratique, l’histoire n’est pas si simple et dès qu’un drame survient les «services sociaux» sont régulièrement pointés du doigt. Premièrement, il ne faut pas oublier que la protection de l’enfance est l’affaire de tous, professionnels et citoyens. Ne pas signaler par crainte de placement semble être un écueil fréquent. Il peut donc être utile d’avoir en tête que le placement est loin d’être systématique, et si c’est le seul moyen pour protéger un enfant, eh ben voilà, c’est comme ça. Un placement n’est pas figé dans le marbre, il n’est pas forcément permanent encore moins définitif même si parfois il peut l’être ou le devenir. Il peut être proposé par l’Aide Sociale à l’Enfance mais est ordonné par la justice. Ensuite, comme dans tous les autres domaines, tout cela nécessite de l’argent et des moyens… Quand l’évaluation de la situation débouche sur une proposition d’aide éducative acceptée par la famille mais que les délais de mise en place de cette aide sont de 6 mois, ça craint. Quand un placement est ordonné mais que faute de place, le bout d’ chou se retrouve bringuebalé d’abord dans un foyer d’accueil, puis chez une assistante familiale de secours en attendant de trouver la famille d’accueil définitive, c’est archi nul pour ne pas dire maltraitant. On peut aussi avoir l’esprit mal placé comme je l’ai pour faire la réflexion de la guéguerre des financeurs de toute cette histoire. La justice c’est le budget de l’Etat, l’ASE c’est le budget du Conseil Général, les deux services doivent bosser main dans la main avec une des mains sur le cœur pour protéger au mieux les enfants, mais quand même, quand c’est l’autre qui paye, c’est mieux. Je sais, c’est nul d’avoir l‘esprit mal placé, mais ceci n’est qu’une simple réflexion très probablement bien éloignée de la réalité. Alors occultons l’aspect financier de cette histoire…
Une fois de plus on peut faire le parallèle entre ces dysfonctionnements et certains délais de prise en charge médicale ou le manque de places dans certains services hospitaliers sans parler ô grand dieu de l’aspect financier de la santé puisque nous venons de dire que mieux valait l’occulter pour la protection de l’enfance donc occultons. On pourrait hurler : « Mais que font les soignants de ces services hospitaliers bordel ! ». Ben dans la majorité des cas ils bossent et font ce qu’ils peuvent non ? Donc à l’ASE (AZEU !) c’est pareil. Les agents bossent et font leur possible pour éviter le pire avec les moyens et les délais dont ils disposent, et les informations qu’on leur donne, quand on leur donne…


Quelques liens et références sur ce sujet pas très marrant mais tellement important :
- (1) Obligation déontologique pour le médecin de signaler un enfant en danger :
article 44 du code de déontologie médicale

- (2) dérogation au secret médical : article 226-14 du code pénal
- (3) modèle de signalement établi par le Conseil National de l'Ordre des Médecins
- (4) le 119 : allo 119
- loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l'enfance complétée par la loi de mars 2016  
- Observatoire National de l’Enfance en Danger : ONED

Merci à Agathe Lemoine, psychologue de l'association L'enfant bleu qui m'a permis de découvrir d'autres liens intéressants ici et de rappeler que la Haute Autorité en Santé a planché sur le cas particulier du repérage et signalement de l'inceste par les médecins.

Ajouté le 18/11/2014 : Recommandation HAS : Maltraitance des enfants y penser pour repérer, savoir réagir pour protéger

lundi 2 juin 2014

LE B.A.-BA !


Je vais enfoncer des portes ouvertes, je le sais, tout cela n’est qu’évidences et bon sens, mais vraiment, c’est quand même important et on n’a pas toujours conscience de l’importance de ça, encore moins des conséquences dramatiques pouvant survenir en cas de non-respect de ce B.A.-BA.

Cette histoire vraie s’est déroulée il y a plusieurs années, quand j’étais jeune et con. Aujourd’hui je suis moins jeune, mais toujours aussi con car j’aspire vraiment un jour devenir un vieux con, donc tout va bien. J’étais jeune médecin remplaçant et œuvrais dans un cabinet isolé dans lequel le médecin n’avait eu besoin de mes services que pour la fin de semaine, style jeudi, vendredi et samedi matin. Il devait être en formation ou en WE prolongé, je ne sais plus très bien. C’était un cabinet que je connaissais déjà pour y avoir remplacé de temps à autre. L’étape des remplacements en médecine générale est une très bonne école non pas pour observer ce qui est bien ou pas, restons humbles, ne jugeons pas trop vite…, mais pour entrevoir ce qui nous correspond ou pas pour une éventuelle (très hypothétique) future installation. J’avais ainsi pu par exemple découvrir dans ce cabinet que l’exercice solitaire, sans secrétariat, sans rendez-vous, avec des renouvellements d’ordonnance très rapprochés pour pas grand-chose, des patients plutôt habitués à être mitraillés d’antibiotiques dès le moindre petit rhume, des visiteurs médicaux plutôt habitués à être gracieusement accueillis entre deux consultations, une salle d’attente bondée (car le premier arrivé est le premier servi) et sans toilettes (car apparemment dans certains endroits les patients de certains médecins n’ont jamais envie de faire pipi sans parler du reste, surtout pas les femmes enceintes, ni les vieux prostatiques, ou encore n’ont jamais la gastro ni d’infection urinaire, etc…). Bref, même si je dois bien reconnaître que ce remplacement fut utile pour mes finances, je ne porterai aucun jugement sur ce cabinet publiquement, mais je dirai qu’il m’a bien fait prendre conscience que cette façon d’exercer ne me correspondait pas. Au passage, c’est pas toujours facile d’accepter que l’exercice qui nous correspondrait n’est pas forcément des plus rentable, mais c’est pas grave, l’argent ne fait pas le bonheur et là n’est pas le sujet.

Le sujet c’est le B.A.-BA, le B.A.-BA qui peut aller jusqu’à sauver la vie. T’as vu un peu comme j’essaie d’aiguiser ta curiosité en faisant monter le suspens sans te préciser ce qu’est ce foutu B.A.-BA. Ah Ah !

Le B.A.-BA, c’est une évidence, c’est simple comme bonjour, mais tiens justement, c’est comme « Bonjour », parfois certains oublient de le dire… Pourtant c’est simple, c’est le B.A.-BA non ?

J’entame donc cette demi-semaine de remplacement où les matinées sont consacrées aux visites à domicile dont j’estime que la grande majorité n’est pas justifiée, mais ainsi soit-il amen atchoum à vos souhaits j’ai rien dit, je ne juge pas, c’est que ça ne me correspond pas, rien de plus… Répondre au téléphone en même temps que je conduis et cherche éperdument cette foutue maison paumée sur un chemin de rase campagne même si on est à moins de 5 km du cabinet, à l’époque où les GPS n’étaient pas monnaie courante, mais que je finis par trouver tout seul comme un grand sans plan, afin de renouveler l’antihypertenseur associé à deux trois broutilles pour les « aucazoù j’ai des douleurs quand le temps devient orageux» et les « aucazoù je sois constipée après le repas du dimanche midi chez ma belle-fille » d’une vaillante septuagénaire dont le mari astique la Renault Clio grise toute neuve qu’il vient de ramener du concessionnaire… Tenter de dire que la prochaine fois, ce couple charmant et alerte pourra peut-être se déplacer au cabinet… Voir le papi démarrer au quart de tour et se prendre dans les dents à la vitesse de la lumière un bon : « vraiment les jeunes docteurs c’est plus ce que c’était, au moins notre bon vieux toubib, on l’appelle, y vient sans sourciller ». Alors comment dire ? Pas trop mon trip en fait. Mais là n’est toujours pas le sujet.

Le sujet c’est le B.A.-BA. Ou comment éviter de l’avoir dans le baba avec grande simplicité et légère rigueur. Aucun besoin d’avoir un QI explosant toutes les statistiques ni de masteriser au concours de l’internat (ECN pour les petits jeunots tout mimi) et encore moins d’empocher sa thèse avec la mention très honorable et les félicitations du jury. Balivernes tout ça !

L’après-midi, c’est au tour des consultations sans rendez-vous. La salle d’attente s’est rapidement remplie avant l’heure de début. Contrairement au rayon boucherie du supermarché, pas besoin de tickets ici (pour le moment tout du moins, un jour peut-être…). Les clients patients sont disciplinés et savent qui est arrivé le premier, donc qui sera servi le premier. Et même que des fois, lorsque l’un d’entre eux est arrivé en dixième position mais ne semble pas dans son assiette, les neufs premiers peuvent proposer de le laisser passer. C’est trop beau. Mais ça ne me convient pas pour autant. Lorsque j’ouvre la porte de la salle d’attente (sans toilettes, j’insiste car même des années après, je trouve ça, comment dire ? Non rien, on va dire que ça ne me correspondait pas, rien de plus), donc lorsque j’ouvre cette porte et que je vois toutes ces paires d’yeux me fixer, ça me tortille légèrement les boyaux du ventre. Ce qui est terrible c’est quand tu en prends un et que tu en vois arriver trois de plus. C’est un peu comme si tu pédalais dans la semoule face au vent en serrant les freins dès le premier lacet de l’Alpe d’Huez. Ouais, genre un peu ça quoi, et sans dopage ou presque. Ce qui est terrible aussi, c’est l’étonnement des patients lorsque tu leur demandes de s’allonger pour les examiner, d’enlever au moins le haut pour prendre la tension. Certains ne comprennent pas et te reprochent même ta lenteur, te disent que c’est pas comme ça que les affaires vont tourner… Soit. Le téléphone continue de sonner régulièrement, une demande de visite non justifiée pour le lendemain matin, une demande de renouvellement d’ordonnance à déposer dans la boîte au lettre, négocier pour soit voir le patient, soit qu’il renouvelle sa demande au médecin remplacé dès son retour. Puis le fax qui se met en route et le papier qui défile. Encore une connerie de pub pour du matériel médical, très probablement. On verra ça plus tard. Car là j’ai encore du peuple en salle d’attente et le téléphone qui sonne sans cesse, putain de fuck de téléphone, je le passerais par la fenêtre, fait chier le téléphone… vive les pigeons voyageurs ! Alléluia les pigeons voyageurs, je vous aime, vous êtes mes frères les pigeons voyageurs, mais là n’est pas le sujet.

Le sujet, c’est le B.A.-BA. Un truc con mais con, si tu savais.

Je ne sais par quel miracle, la salle d’attente a fini par se vider. Un peu par moi, un peu d’elle-même. Oui quand on remplace, certains patients préfèrent attendre le retour du vrai docteur, ça se comprend, et c’est pas toujours vrai d’ailleurs car c’est parfois l’inverse. Si si, véridique, certains patients attendent parfois le retour du remplaçant quand il remplace régulièrement au sein d’un cabinet et peuvent ne pas voir leur médecin traitant pendant quasiment un an. Bref, moment d’accalmie, je m’enfonce dans le fauteuil cossu, même le téléphone a décidé de se la fermer un peu. Je souffle, range le bordel sur le bureau, arrache cette feuille sortie du fax tout à l’heure. Finalement, ça n’a pas l’air d’une pub, ça a même la tronche d’un résultat d’examen biologique. Et quel examen ! Et quel résultat ! Rouh putain la jolie surprise ! Sur cette foutue feuille de fax, je découvre un résultat de dosage de troponine au plafond ce qui veut dire qu’un type que je ne connais pas, que je n’ai pas vu en consultation mais qui a probablement été vu la veille par le médecin remplacé est en train de faire un infarctus du myocarde. J’ai sur cette feuille de fax son nom, son prénom et sa date de naissance, largement suffisant pour ouvrir son dossier. Reste calme et serein gamin, tout va bien se passer. J’ouvre son dossier dans lequel j’ai confirmation de son nom, son prénom et sa date de naissance. Pas un poil de plus, rien, nada, nothing. Aucun antécédent, aucun élément clinique pouvant m’éclairer sur cette demande de biologie, pas d’adresse, pas de téléphone… Non, rien de rien.

C’est pas si fréquent en médecine générale, mais là, on peut dire que le compte à rebours est lancé pour ce patient, il ne faut pas traîner. Première chose : le joindre au plus vite pour en savoir plus…

Rien dans son dossier. Bon, pas grave, prenons l’annuaire version papier. Euh, petit souci, je ne sais pas où il habite. Pas grave, tapons son nom, son prénom, et n° de département dans l’annuaire version numérique. Putain, toujours rien. C’est quoi cette arnaque ? Elle est où la caméra cachée là ? C’est beaucoup moins rigolo. Je commence à me demander si je ne vais pas vivre un grand moment de solitude. Appelons le labo d’analyses pour avoir ces foutues coordonnées en spécifiant au passage que bon OK c’est sympa d’appeler pour prévenir que l’Hémoglobine glyquée de Mme Tartempion est limite et que le cholestérol de Mr Duchemol est élevé… mais que c’est encore mieux de passer un coup de fil au toubib quand une hémoglobine est à 3, un INR à 8, ou en l’occurrence comme ici, lorsqu’une troponine est au plafond !

C’est décidément pas ma journée, encore moins celle du patient, le labo n’a ni adresse ni N° de téléphone non plus. Incroyable mais véridique ! Le fameux concours de circonstances, cette succession de petites et grandes négligences qui peuvent aboutir au drame. J’ai envie de maudire le médecin que je remplace, alors que je ne devrais peut-être pas. Ne jamais juger sans savoir… Mais là quand même, merde quoi !

Je tente l’appel à la pharmacie du coin, au cas où ce Monsieur qui est peut-être tranquillement en train de mourir soit un jour allé y chercher des médicaments et qu’il y soit enregistré. Nouvel échec.

Je m’affale dans ce fauteuil cossu, le visage dans mes mains pour réfléchir. Le téléphone sonne, finalement j’aime quand le téléphone sonne, ce téléphone mon sauveur ! Probablement le labo d’analyses ou la pharmacie du coin où l’on a retrouvé trace d’une adresse ou d’un N° de téléphone, le B.A.-BA.

_Allô bonjour docteur.

_Bonjour, je suis son remplaçant.

_Je suis Mme X. je souffre terriblement d’une bonne crève, puis-je passer en fin de journée après vos consultations pour ne pas attendre ? Je suis prof de philo et j’ai plein de copies à corriger. A moins que vous ne passiez à la maison ce soir ou au pire demain matin de bonne heure ?

Mes oreilles fument, des têtes de mort apparaissent, le visage de ma propre prof de philo me revient. Je la revois me vociférer qu’elle ne voit pas par quel miracle j’obtiendrais le bac et que de toute façon, je ne ferai jamais rien de ma vie. Vengeance ! Soudaine envie de meurtre ! C’est con pour quelqu’un qui a passé 10 ans de formation à se faire bourrer le mou et être convaincu qu’il serait payé à sauver des vies à longueur de journée. Quel gâchis ! J’ai envie d’hurler : « Mais fuck de fuck ! Va crever charogne ! Je m’en bats les couilles de ta crève ! Et je t’invite à aller philosopher de mes mots avec Platon, Aristote ou celui que tu veux, mais lâche-moi les tongs car j’ai un truc hyper important à régler là tout de suite ». Bien sûr, je n’ai jamais dit ça de ma bouche tout comme mes oreilles n’ont jamais vraiment fumé. Il ne s’agit que d’un énième petit pétage de plombs intérieur, ni vu ni connu.

Revenons à notre ami sans adresse. Que faire ? Appeler les copains du SAMU ?

« Salut les copains du SAMU, bisous bisous. J’vous appelle juste pour vous dire qu’y a un type quelque part par là dans le coin qu’a une troponine élevée, je ne connais pas ses antécédents, ni ses symptômes, je ne sais pas où il habite, ni la façon de le joindre si par chance il est encore joignable à l’heure qu’il est, mais dépêchez-vous de le trouver avant qu’il ne soit trop tard. Et merci hein les copains du SAMU, à +, on se rappelle hein »

Mouais, ça le fait pas trop.

Alors, que faire ? Appeler les copains les keufs ? Enfin les copains, tout est relatif ;-) Je ne pense pas qu’en ces circonstances, on puisse me reprocher de trahir le secret médical, mais que vont-ils faire de plus les keufs ? Ils ont peut-être des fichiers top secrets sur chacun d’entre nous, et peuvent me filer l’adresse de ce fameux type ? Mouais mais non, je ne le sens pas trop non plus ça.

Pfff. Que c’était le bon temps lorsque j’étais interne aux urgences et que je pouvais botter en touche pour toutes les demandes de patients qui ne me semblaient pas vitales et qui m’emmerdaient : « Mais oui mais oui ma brave dame, vous verrez cela avec votre médecin traitant »… Sauf que là le problème, c’est que je remplace justement le médecin traitant et que surtout, ça semble plutôt vital le truc !

J’imagine aisément à ce stade tous les « yaquafaucon » qui fusent pour se sortir de ce bourbier. Y a qu’à appeler le médecin remplacé sur son portable perso. A ben oui tiens qu’elle est bonne cette idée. Fastoche. Sauf que je n’ai jamais eu ce N°. A chaque fois que je l’ai appelé, c’était pour convenir des dates de remplacement, et c’était sur la ligne du cabinet, point barre. D’habitude j’ai effectivement le N° perso des médecins que je remplace, mais là non. Le fameux concours de circonstances je te dis.

Y a pas à chier, il aurait fallu dès le départ respecter le B.A.-BA. Le B.A.-BA d’un dossier médical, c’est un nom, un prénom, une date de naissance ET putain de merde ! C’est aussi une adresse et un n° de téléphone. C’est pas compliqué et ça peut éviter de l’avoir bien profond dans le BABA. A condition encore de vérifier régulièrement que ces coordonnées n’aient pas changé. D’où par exemple l’intérêt et l’importance pour le médecin traitant d’être doté d’un secrétariat digne de ce nom… (Marisol si tu m’entends)

Ce jour-là j’avoue avoir maudit comme un veau ce médecin traitant que je remplaçais. Pourquoi ne pas avoir respecté le B.A.-BA ? Ne pas avoir pris les coordonnées de son patient à qui il avait tout de même prescrit entre autre un dosage de troponines ? Et ne pas m’avoir laissé un petit mot, une trans comme on dit dans notre jargon, m’informant de cette prescription et de son contexte ? J’ai tendance à penser qu’à partir du moment où l’on a suffisamment d’arguments pour vouloir doser une troponine, il ne faut pas lâcher le patient dans la nature et l’adresser plutôt rapidement à l’hosto, mais c’est un avis perso, je suis loin de tout savoir et dans ce cas présent, je ne sais justement absolument rien, excepté le taux élevé de troponine.

Parfois la vie ne tient vraiment qu’à un fil. Le soir même, le patient en question était finalement pris en charge en soins intensifs de cardiologie. Le compte à rebours pouvait être arrêté, sa peau était sauvée.

Le médecin que je remplaçais n’était pas son médecin traitant. D’ailleurs ce monsieur n’avait pas de médecin traitant, tout comme il n’avait pas d’adresse ni de téléphone fixe, juste un portable. C’était ce genre de type qu’on qualifie à la campagne d’« original », une sorte d’ermite créchant dans une cabane en pleine forêt et vivant modestement de petits boulots à droite et à gauche. Il était venu faire de petits travaux de jardinage chez le médecin remplacé, à qui il avait vaguement parlé d’une gêne dans la poitrine, d’une symptomatologie à la noix, peu évocatrice. Le médecin lui avait alors rapidement prescrit une biologie de façon réflexe, comme ça, entre deux* (* titre d'un précédent billet au sujet des consultations entre deux...), pendant qu’on y est, ça ne mange pas de pain. J’aurais peut-être fait exactement la même chose.

Le B.A.-BA, si finalement et avant tout c’était ne jamais juger sans savoir ? Et prendre conscience qu’il y a ce qui est écrit dans un dossier médical, et tout ce qui ne l’est pas…