mardi 1 avril 2014

LE SYNDROME DE DEVIANCE SEXUELLE LIE A KELL



Je vais évoquer ici la dernière trouvaille d’un géant de l’industrie pharmaceutique, la star, le maître absolu et incontesté que beaucoup de médecins vénèrent. Pour éviter tout problème, je préfère le rebaptiser d’un nom fictif : SHYZER. J’insiste, ce nom est complètement inventé et toute ressemblance avec la réalité est purement fortuite. Il s’agit d’un puissant laboratoire bien connu des jeunes carabins comme des vieux médecins, grâce à l’abnégation de la plus que sexy Jessy, son emblématique déléguée, et de sa troupe de collègues dispersées dans toutes les régions du pays, dans tous les pays du monde. SHYZER n’est finalement pas un géant, c’est un mastodonte, qui travaille et innove dans tous les domaines de la santé. Il a d’abord tiré sa richesse de ses célèbres traitements du champ cardio-vasculaire. Puis, sans abandonner ce domaine qui lui vaut une reconnaissance mondiale, il s’est orienté et spécialisé dans tout ce qui concerne la sexualité : les infections sexuellement transmissibles, la stérilité, la contraception, les troubles de la libido, l’impuissance, l’éjaculation précoce, l’addiction au sexe et autres troubles du comportement, les prothèses mammaires et péniennes, la reconstruction d’hymen, le vaginisme, la stimulation et l’amplification du point G, sans oublier les faux ventres de grossesse en silicone qui permettent aux femmes définitivement stériles de pouvoir vivre un aspect de cet état de grâce, notamment à travers le regard des personnes croisées, etc., etc., etc...

Au sein de SHYZER, on innove, on déborde d’idées, on brise les frontières, on imagine tous azimuts, on s’autorise à dépasser la raison, ça brille, ça fait du bruit, ça fascine, ça fait rêver. Le budget communication du laboratoire est énorme, c’est même le premier poste de dépenses. La société emploie à tour de bras et fait vivre des milliers de familles. Paradoxalement, elle possède une équipe médicale et scientifique relativement restreinte. Mais on s’attache les services de nombreux collaborateurs prestigieux tous aussi influents les uns que les autres. Ils comprennent plusieurs spécialistes de tout horizon, de grands noms de l’infectiologie, de la gynécologie, de l’urologie, de la sexologie, de la psychiatrie. On compte également dans leurs rangs des psychothérapeutes, psychanalystes, chirurgiens esthétiques, endocrinologues, généticiens, biologistes, pharmaciens, mais aussi sociologues, ethnologues, philosophes, juristes, avocats, journalistes, écrivains, publicitaires, etc., etc., etc...
 
Il serait prévu que les futures grandes campagnes de marketing de chaque nouveau traitement, ou de relance d’anciens médicaments relookés, mettent en scène de grands noms du sport, de la chanson ou du cinéma. Le tout nouveau directeur international de SHYZER a souhaité rester anonyme. Mais le laboratoire va très certainement bientôt défrayer la chronique en annonçant l’identification d’un nouveau syndrome. Une demande d’autorisation de mise sur le marché d’une molécule censée traiter comme prévenir ce trouble serait même sur le point d’être déposée. On doit la découverte de ce trouble à un psycho-généticien d’origine hongroise, ayant cette originalité d’être à la fois psychiatre et généticien. Ce médecin exerce au sein d’un service de psychiatrie fermé recevant de grands délinquants sexuels. Il a publié il y a quelques mois un article dans une revue médicale peu connue mais tout de même tirée à quelques milliers d’exemplaires, The Sunset View Journal of Medicine. Je n’ai personnellement pas lu cette étude car n’y ai pas accès (l’abonnement étant fixé à la modique somme de 500 Euros/an… et je viens tout juste d’en laisser très exactement 305 pour ma cotisation à l’Ordre des médecins, alors ça va hein). Le médecin y décrirait qu’un nombre significatif de ses patients aurait la particularité d’être d’un groupe sanguin Kell d’un phénotype relativement rare dans la population générale. Il terminerait son écrit en proposant de baptiser ce trouble le syndrome de Déviance Sexuelle lié à Kell. A l’affût du moindre article, de la moindre hypothèse non vérifiée, l’équipe de communication de SHYZER se serait engouffrée dans la brèche en accaparant ce papier pour n’en publier que certaines parties dans les semaines à venir. A part quelques spécialistes avertis, on sait très bien que le commun des mortels ne connaît pas la revue médicale, que personne n’ira ainsi vérifier la véracité de l’article, et encore moins critiquer la méthodologie de l’étude. D’autant que le timing pour divulguer l’information a parfaitement été étudié. Les communicants de SHYZER sont des professionnels aguerris, tout est minutieusement préparé. Les phrases de l’article sembleraient être subtilement tirées de leur contexte pour produire le meilleur effet possible. Elles seront associées à des messages puissants et forts, à des graphiques indiscutables, au soutien de grands spécialistes de la question, induisant sournoisement la certitude absolue sur l’existence du syndrome et de son traitement miraculeux. Tout est d’une précision chirurgicale. On ne ferait en revanche nullement mention des précautions que le « découvreur » prend dans son article quant à ses observations. Les phrases utilisées par le géant du médicament ne représentent en réalité qu’une infime partie du long article descriptif des patients que le psychiatre suit depuis plus de vingt-cinq ans. Le médecin insiste pourtant longuement sur la description de l’ensemble des points communs entre tous ses patients, sur le détail des facteurs favorisants. Il évoque des facteurs environnementaux, sociaux, les antécédents de sévices sexuels, les délinquants étant souvent eux-mêmes d’anciennes victimes. Finalement, le fait que la majorité des malades soit d’un groupe sanguin particulier n’est qu’une simple observation, presque une anecdote voire une parenthèse de l’article sans aucune démonstration de lien de causalité. Le psycho-généticien précise d’ailleurs qu’aucune conclusion formelle ne doit être tirée de son étude descriptive. Il terminerait en réalité son article sur un ton humoristique en imaginant qu’un jour on pourrait peut-être nommer cet éventuel trouble le syndrome de DSK pour mieux prévenir ce type de comportement chez les hommes du groupe sanguin en question. Il ne s’agit bien sûr que d’une boutade, une forme de dérision visant certains de ses confrères voulant sans cesse absolument tout expliquer grâce à la génétique pendant que d’autres s’acharnent à le faire avec la psychologie ou l’environnement. Le médecin serait ulcéré qu’on s’apprête à utiliser une partie de ses écrits de la sorte. A peine aurait-il eu le temps de contacter ses avocats que SHYZER tenterait d’acheter son silence en l’arrosant de plusieurs milliers de dollars, une somme ridicule comparée aux rentrées potentielles du nouveau traitement curatif et préventif… Même si le pactole en convaincrait plus d’un, ce toubib aurait catégoriquement refusé l’argent. Mais le buzz médiatique est malheureusement bel et bien sur le point d’être lancé.

Au cas où par le plus grand des hasards, tu n’entendrais pas parler de cette histoire, de ce syndrome et de son traitement dans les jours ou semaines à venir, rien de plus normal. Je suis le seul à être au courant. En revanche, toi, tu sembles avoir oublié que nous sommes aujourd’hui le premier avril. Tu peux donc oublier tout ce que tu viens de lire et aller paisiblement dormir sur tes deux oreilles. Quoique, on dit souvent que la réalité dépasse la fiction, mais on dit rarement que la fiction est puisée de certaines réalités. Mais le plus important, c’est l’humour, il paraît que c’est bon à la santé. Alors à ta santé !


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