mercredi 27 juin 2018

UN DE PERDU DIX DE RETROUVÉS ?



L’aînée a dix ans, la cadette en a six, le petit dernier vient de souffler ses trois mois.

J’ai suivi et vacciné les deux grandes.

J’ai accompagné comme j’ai pu la maman durant une période de sa vie qui ne laissait pas présager un long fleuve tranquille.

Puis les choses semblent s’être « tassées » comme on dit.

Le petit dernier est alors arrivé.

Lors de la consultation du deuxième mois, cette maman m’explique qu’elle est bien embêtée car le papa (que je n’ai jamais rencontré même pour les plus grandes) refuse « les onze nouveaux vaccins ».

Suivent alors de longues explications.

—Ce ne sont pas des vaccins nouveaux. Ce sont les mêmes que pour vos filles.

—Oui mais pour les filles, on avait refusé celui contre l’hépatite B.

On parle, on rassure, elle est d’accord, elle.

Je propose un compromis.

—Je peux vous prescrire le vaccin sans hépatite B dans un premier temps si c’est cela qui bloque. Et revenez avec votre mari.

Le rendez-vous est fixé une semaine plus tard.

La semaine passe.

Elle revient, seule.

—Je suis désolée. Je n’ai pas réussi à le faire venir. Et il refuse le vaccin même sans hépatite. Avec toutes ces histoires autour des vaccins, il se méfie de tout. Ce qu’il acceptait pour les filles, maintenant il le refuse. D’ailleurs à l’époque il ne se posait pas toutes ces questions. C’est sur internet qu’il trouve des trucs qui le braquent. On s’est engueulés. Je vais encore essayer, mes beaux-parents aussi vont essayer. Pouvons-nous reprendre un rendez-vous ?

Elle revient, avec son enfant de trois mois, sans son mari.

Les choses se sont peut-être « tassées » comme on dit.

—Docteur, on n’a pas réussi. Il ne veut rien entendre. Il s’est engueulé avec ses parents. On s’est encore engueulés nous aussi.

Alors j’examine ce petit bout de chou. On discute.

Je questionne : pourquoi l’avis de ce papa pèserait-il plus que celui de cette maman ?

Je me souviens de propos de certains confrères : « Si refus vaccinal, alors je ne m’emmerde pas à suivre l’enfant, ouste, du balai ! »

Impossible pour moi face à cette maman de prendre cette option bien étonnante lorsqu’on se dit « soignant ».

Je creuse : les engueulades ont-elles pour seul motif la vaccination du petit dernier ? D’autres moments de tension pour ne pas dire violences émergent-ils de temps en temps, comme lorsque les grandes étaient petites, cette période de long fleuve agité ?

Je repense à certains points lus dans le bulletin de l’ordre des médecins de mai-juin 2018 :





Cela peut-il m’aider dans cette situation ? L’enfant ne va pas en collectivité et sera scolarisé dans trois ans.

La « CRIP » est le service auquel nous devons signaler les situations d’enfants que nous suspectons être en danger.

Les sanctions : deux ans de prison, trente mille euros d’amende.

En m’installant dans la posture du père fouettard, vais-je aider cette maman ?

Quelle balance bénéfices / risques pour cette situation ?

Le delta entre le cadre général et la singularité des situations, entre la théorie et la pratique, entre les bureaux cossus des hautes sphères et la rugosité de la réalité du terrain.

J’ai renouvelé ma disponibilité pour rencontrer ce papa. J’ai fixé un nouveau rendez-vous à ce petit et sa maman. On marche pour le moment sur un fil, il faut éviter qu’il cède. Avant tout ne pas nuire.

Certains parient : un de perdu dix de retrouvés.

En rigidifiant la loi sur l’obligation vaccinale, on peut observer parfois qu’un de perdu c’est vraiment un de perdu, et que ça peut même être un de perdu là où l’on avait en grande partie gagné.

Un de perdu, c’est dix de retrouvés, mais si en même temps, EN MÊME TEMPS, un de retrouvé c’est dix de perdus, alors je vous laisse faire le bilan des courses.

Pour en savoir plus sur l’illustration et faire le lien avec ce billet, voici le mot clé : Danaïdes.


11 commentaires:

  1. Bonjour
    Je me demandais comment vous faisiez avec ces 11 vaccins. ..?Pour avoir lu votre lettre aux députés ..Les bénéfices de la vaccination ne sont pas toujours une évidence. ..Comment faites vous pour composer avec cette obligation. ...personnellement je serais un peu comme ce papa...Dans le doute...Et l'obligation ne fait que renforcer mes incertitudes..

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pour les bénéfices de la vaccination, la video de Primum Non Nocere est très instructive : https://www.youtube.com/watch?v=1CifyVPCZ10.

      Supprimer
    2. Bonsoir, la loi étant la loi, je n'ai pas à composer, j'informe les parents. Pour une grande majorité des consultations, ça ne change rien par rapport à avant, mais pour certains parents comme vous apparemment, l'extension de l'obligation provoque l'inverse du discours ministériel à savoir que de l'obligation naîtra la confiance on passe plutôt à la méfiance. Par ailleurs, petit exemple : tabac et alcool pendant la grossesse provoquent des dégâts sur l'enfant, je ne crois pas qu'une loi interdise cela ni que l'ordre des médecins conseille de contacter la CRIP pour ces situations ?

      Supprimer
    3. Je pense que l'obligation peut créer un malaise entre soi et le corps médical.cela vient
      Renforcer la toute puissance de certains médecins convaincus du bien fondé de tous les vaccins .Peut être parce que lorsqu'on s'interroge sur le bénéfice de certains vaccins. .Il y a peu de praticiens qui vont nous répondre....personnellement je trouve qu'il a peu d'échange ..Les doutes en terme de vaccination ne sont pas entendus..C'est vrai que c'est plus confortable de ne pas se poser de question..En tout cas un médecin qui remet en question sa pratique et ses prescriptions ..C'est beaucoup
      Merci pour votre blog

      Supprimer
  2. Merci pour ce témoignage.
    Cette décision d'obligation prise dans les hautes sphères de l'état, appuyée de tout son poids par l'instance ordinale, met les médecins de terrain dans de grandes difficultés qui ne font que commencer.
    Mais n'oublions pas que notre ministre a affirmé que l'obligation c'est la confiance.
    Tu le constates non?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu as raison de rappeler l'affirmation ministérielle. Comme je l'ai répondu à Naty, pour une majorité, je ne constate pas de changement, ceux qui acceptaient les vaccinations avant, les acceptent aujourd'hui. Les anti purs et durs, je ne les voyais pas avant, je ne les vois pas plus aujourd'hui. En revanche, j'ai quelques situations comme rapportées dans ce billet, des parents dont les aînés sont vaccinés, et qui se braquent désormais. Et des avis différents entre le père et la mère. Le médecin au milieu est dans de beaux draps ;-)

      Supprimer
  3. C'est toujours sidérant l'obscurantisme .
    Dans l'histoire de "ta" famille, y'a pas que le refus de vaccination qui est inquiétant et qui peut mériter une information préoccupante au CRIP: l'ambiance qui règne est assez sombre ds cette famille

    RépondreSupprimer
  4. Tu portes bien ton nom, Sylvain « l'homme habile ». Tu montres (et j'espère que des énarques te liront) comment le médecin assume la forêt complexe des singularités afin de passer des données actuelles de la science à leurs applications en pratique ambulatoire...

    Quel chance - et quel antidote au burn out - pour toi de ne pas courir, vide de sens, derrière les "G=25". Quelles énergies données à ton quotidien par tes questionnements autour de cette systémique familiale : D'un coté un père qui veut protéger ses enfants de la logique mercantile, de l'autre une mère qui veut protéger ses enfants par la logique scientifique...

    Et tout cela enveloppé par la grande-mère sociale qui nous rend schizophrène avec ses injonctions paradoxales : la double contrainte de l'individualisme et de la responsabilité personnelle au niveau socio-économique (la "start-up nation" libertarienne) et les néo-politiques autoritaires de santé publique ...

    Je te souhaite "la journée du retour", arriver à bon port : vacciner ces enfants dans la concorde de leurs géniteurs.

    Des confrères vivent notre métier comme une tâche absurde, sans fin, impossible : remplir le « tonneau des Danaïdes ». Je préfère les mots de Camus : « Il faut imaginer Sisyphe heureux » !

    Bien à toi

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour,

    C'est toujours avec un ravissement que le lis vos billets. Tant de questionnements qui montrent que l'homme est censé être un individu intelligent. Que son neo-cortex lui permet d'assembler ces expériences passées pour en tirer un questionnement et des choix.

    Ce qui me fait hurler en revanche, ce sont des personnages comme mémédoc (mais c'est peut être un fake) qui arrivent à affirmer que le père est obscurantiste parce qu'il veut protéger ses enfants des vaccins (et probablement ne pas les protéger contre l'épidémie de rougeole qui va bientôt décimer la france) et que l'ambiance dans la famille est '���������� ������������'. Pas '������������ ���������� ������������', '������ ���������� ������������'. Parce que les gens s'engueulent je suppose.
    On doit apprendre en étude de médecine que la vie c'est une sorte de mix en le pays de bisounours ou les labos ne mentent jamais et d'un long fleuve tranquille ou il n'arrive rien et que la vie est paisible sans engueulades.

    Que de temps de perdu qui pourrait servir à apprendre à mieux soigner.
    Lorsque l'on veut n̶o̶y̶e̶r̶ ̶s̶o̶n̶ ̶c̶h̶i̶e̶n̶ dénoncer son patient, autant l'accuser d'avoir la rage. Comment peut-on penser sérieusement dénoncer son patient ? A la base l'ordre des médecins dénonçaient les médecin juifs, ce n'est pas le cas ici (enfin je n'ai pas compris cela). On se sent l'âme d'un justicier-bourreau ? On se dit, que... he, j'suis médecin j'ai le droit. Ne pensez-vous pas qu'il faut laisser la société civile gérer ? que l'école va gérer en faisant son strict devoir ?

    Que gagne-t-on à faire cela ? est-ce que la vie de l'enfant est en danger, même à moyen terme ? a t'il plus de chance de mourir d'une des maladies dont il est soit disant protégé par les vaccins que de mourir d'un accident de la route ? d'un accident domestique ? Vivons nous dans une telle pandémie qu'il faille traquer les opposants aux vaccins ?

    En revanche, il suffit de donner une étude sur l'intérêt, l’efficacité et l’innocuité de chacun des vaccins et le papa sera rassuré. Ce n'est pas cela le rôle d'un médecin, rassurer et soigner ? plutôt que de dénoncer comme un petit collabos ?

    herve_02

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu as raison : 20 décès par rougeole de 2008 à 2017 et 100.000 décès par suicide sur la même période (dont 4000 jeunes de moins de 24 ans). Et @mémédoc souhaite la dénonciation ou la discorde familiale. Vivement un vaccin contre la bétise et la cupidité !

      Supprimer
  6. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

    RépondreSupprimer