vendredi 21 novembre 2014

PETIT UPPERCUT A LA FACE DU GRAND REMPLACEMENT

Avertissement :
En raison d'un risque élevé de déculturation, ce billet est fortement déconseillé aux plus cultivés d'entre vous.
 

On peut penser que je m’éloigne de la médecine pour glisser sur un terrain bien sombre et dangereux. D’autant qu’il n’est nullement besoin de faire de la publicité à un courant de pensée dont les grands serviteurs s’enorgueillissent de compter chaque jour les innombrables tapis rouges déroulés par les différents médias du pays. Mais aucune inquiétude à avoir. D’une part parce que les quelques arguments avancés ici seront tous tirés de mon illégitimité assumée autant que de mes méticuleuses imprécisions. D’autre part parce que la médecine ne sera jamais très loin du sujet. Quant à une éventuelle publicité, je dirais qu’il est tout simplement moins difficile de faire face à un ennemi dont on connaît le visage, rien de plus. Comme en médecine d’ailleurs, il est sans doute moins difficile aussi bien pour le soignant que pour le patient de combattre un mal que l'on a réussi à identifier.
 
J’avais introduit mon précédent billet en parlant de ramassage de patates. Pendant que certains préfèrent cacher leurs origines paysannes, je les assume volontiers, et oui je le reconnais, j’en suis même fier. On ne peut imaginer ce que j’ai pu tirer de mes observations lorsque petit, je suivais à la trace les sabots de mes « bouseux » de grands-parents. Alors je réitère le procédé pour ce billet qui va tout de suite entrer dans le vif du sujet grâce à l’élevage de lapins de mes aïeux. Je me souviens que pendant que ma grand-mère castrait les mâles, mon grand-père se rendait chez un voisin du village, voire dans un village voisin, à la recherche d’un bon mâle reproducteur. Depuis des lustres on avait observé dans les campagnes que la reproduction entre lapins d’un même élevage menait à des spécimens de plus en plus fragiles, voire à l’extinction de l’élevage. Il était ainsi nécessaire d’apporter le matériel génétique d’un mâle extérieur, d’un étranger, pour au contraire renforcer et préserver l’élevage. Tout à fait intéressant n’est-ce pas ?
 
Il y a quelques années, une thèse est née. Sournoisement, cette thèse fait son petit bonhomme de chemin, distillée tantôt par une personnalité politique, tantôt par un journaliste, puis par un écrivain, etc… Cette thèse, c’est la thèse dite du grand remplacement dont voici ce que rapporte Wikipédia à son sujet :
 
« Le grand remplacement est un néologisme politique introduit par l'écrivain français d'extrême droite Renaud Camus en 2010. Il exprime l'idée qu'à la faveur de l'immigration et des différentiels de fécondité, les « minorités visibles », en premier lieu d'origine noire et maghrébine, tendent à devenir majorité sur des portions en expansion constante du territoire français métropolitain, et que la logique de ce processus est de conduire à une substitution de population au terme de laquelle la France cessera d'être une nation essentiellement européenne. »
 
Si cette thèse venait à se vérifier, la solution pour y remédier serait vite trouvée : fermons les frontières, replions-nous sur nous-même et copulons gaiement ensemble, rien qu’entre nous, afin de préserver le peuple France ! Ouf, nous sommes sauvés.
 
Mouimoui… Moui mais… Moi j’ai la thèse de l’élevage des lapins de mes grands-parents en tête. Donc problème, ça ne colle pas. Bon OK, nous les humains on fait peut-être pas ça comme les lapins, du moins, moins souvent et moins vite, du moins vous, moi ça ne regarde personne. Bref, le truc du grand remplacement, si on se fie à mon histoire de lapins, ben, il en prend un coup dans l’aile non ? (Ou plutôt derrière les oreilles, lapins-oreilles, restons cohérents). Petit risque de fragiliser le peuple France jusqu’à l’extinction paisible non ? OK, il est vrai qu’il est maladroit de nous comparer à la cuniculture.
 
Allez, passons du monde animal au monde conjugal, soyons sérieux un instant. Nul besoin d’avoir fait médecine pour savoir ce qu’est la consanguinité. Je me souviens avoir entendu dire quand j’étais gamin que si un type avait un enfant avec sa cousine, ou pire avec sa sœur, alors l’enfant risquait de ne pas être « normal » (pour rester poli). Comme c’est un truc qui ne se fait pas, alors Dieu les punit. Évidemment, il y a une autre explication qui tient un peu plus la route. Et je n’avais pas eu à l’époque la lucidité pour faire le lien avec les lapins. Il suffit de comprendre qu’une éventuelle anomalie génétique aura plus de risques de se révéler et de se développer en faisant reproduire entre eux les membres d’une même famille. Au contraire, à part quand on n’a pas de bol et même si parfois c’est beaucoup plus compliqué que ça, ce risque sera diminué grâce au brassage génétique, en mélangeant les gènes de gens qui n’ont aucun lien de parenté.
 
Historiquement, l’homme a plutôt cherché à explorer le monde, à découvrir d’autres territoires, d’autres peuples. Bien sûr, cela n’a pas forcément été un long fleuve tranquille, loin de là, mais globalement il a cherché à se mélanger. Entre membres d’une même tribu, puis avec les tribus voisines. Entre membres d’un même village, puis avec les villages voisins. Entre membres d’un même pays, puis avec les pays voisins et même lointains. Je mettrais ma main à couper que si un jour on découvrait des extraterrestres, quelques accouplements verraient le jour. Évidemment, sous conditions d’une physiologie adaptée et d’une plastique non rebutante et encore.
 
Tout jeune et frais interne, j’ai saisi l’opportunité d’accomplir une partie de ma formation de médecin aux Antilles. Quelques années plus tard, j’y suis retourné pratiquer mon métier. D’ailleurs, petite anecdote au passage, lors de mon dernier voyage en Martinique, j’étais assis quelques rangs derrière un certain Éric Z. qui ne volait pas ce jour-là en première classe et qui ne parlait pas encore à cette époque-là de suicide des Français. Heureusement car au milieu de la carlingue survolant l’immensité bleu marine de l’Atlantique, j’aurais vraiment flippé ma race. J’aurais sincèrement préféré voyager en compagnie d’un people (si on peut appeler ça ainsi…) légèrement plus glamour avec lequel je me serais empressé de prendre un formidable selfie aussitôt divulgué aux faux lovers de mon compte Twitter pour montrer à quel point je voyage avec des gens importants à défaut de l’être moi-même mais voilà, le hasard ne fait pas toujours aussi bien les choses qu’on ne le dit. Snif. Je me suis donc tapé durant huit heures de vol cette tête de fouine, ce sinistre clown du PAF qui me donne l’envie de dire que je suis à fond pour la liberté d’expression, à condition de ne pas atteindre l’overdose d’expression… Bon, je voulais brièvement évoquer mon expérience martiniquaise. D’après ce que j’ai compris, vivaient peinards sur cette île magnifique, les indiens Caraïbes. Christophe Colomb (ou un autre) a découvert ces territoires. Les Européens ont pointé leur nez, et la pointe de leurs épées… Les habitants paisibles ont été chassés, exterminés. Des esclaves d’Afrique y ont été envoyés pour travailler. L’esclavage a été aboli. D’autres peuples sont arrivés d’Inde, de Chine. Et parmi tous ces gens, certains se sont mélangés pour donner une population métissée, chabins, coolies, etc… Aujourd’hui, de nombreux Antillais vivent en métropole. Ce bref rappel historique forcément incomplet et imprécis, désolé je ne suis pas historien, montre qu’il y a eu ici le remplacement atrocement douloureux d’un peuple par un autre. Personne ne peut le nier, nous sommes les héritiers innocents de ce passé. La seule chose que nous pouvons faire aujourd’hui, c’est ne pas oublier pour éviter que ça recommence un jour. Mais quand j’entends certains bons vieux franchouillards n’ayant jamais mis les pieds là-bas, encore moins plongé le nez dans un bouquin d’histoire, affirmer que ces « gens-là » (leurs compatriotes) ne sont que des « nègres fainéants et racistes contre les blancs », en plus de me faire mal comme des lames de rasoirs enfoncées dans les tympans, je me dis qu’on est vraiment à 10 000 lieues de sortir de l’auberge et que les théoriciens du grand remplacement peuvent recruter finger in the nose le gland décontracté le sphincter anal relâché comme jamais.
 
Je sais qu’il peut paraître difficile de percevoir le lien que je commence à tisser entre grand remplacement / Antilles / et médecine, mais patience, ça arrive.
 
Pour argumenter leur théorie, ces types nous amènent justement sur le terrain médical en brandissant les chiffres et le test de dépistage de la drépanocytose. Pour faire simple, la drépanocytose est une maladie génétique entraînant une anomalie de l’hémoglobine touchant principalement les populations d’Afrique, des Antilles, mais aussi d’Inde et du Moyen-Orient. Elle peut encore se retrouver en Grèce et en Italie. C’est vraiment une saloperie de maladie sournoise et douloureuse. Je me souviendrai longtemps de cette magnifique petite princesse de six ans en larmes, hospitalisée pour la énième fois, à qui je tenais la main un soir de garde lorsque j’exerçais il y a peu dans un service de pédiatrie en Martinique. En manipulant des statistiques concernant cette pathologie qui touche justement des gens qu’ils n’aiment pas, les extrémistes tentent de prouver que le grand remplacement est en marche en France. « Tremblez  Français ! Barricadez-vous ! Vite, à l’abri ! Les étrangers nous envahissent, se reproduisent à vitesse grand V, enfantent nos femmes et leur refourguent le gène de la drépanocytose ! C’est affreux ! La preuve, nous sommes obligés de dépister cette maladie qui progresse à vue d’œil sur NOTRE territoire ! ». Bon OK, si vous voulez les gars, mais détendez-vous un peu. Premièrement, petit exemple, les Antillais des Antilles et de métropole que l’on dépiste, ils sont Français hein et depuis longtemps. Ensuite, tous les dépistés aux Antilles ne sont pas forcément des bébés à risque. J’en ai la preuve vivante. Quand j’étais interne en Martinique, j’ai eu un bébé. Il est né à la maternité de l’hôpital de Fort-De-France. Alors que ni ma femme, ni moi ne faisons partie d’une population à risque de drépanocytose, mon fils, petit bébé blanc au milieu de ses charmants bébés conscrits noirs a eu droit au dépistage systématique de la maladie. Et boum, un cas de plus pour faire gonfler les statistiques prouvant l’insoutenable avancée du remplacement. Aux Antilles françaises, le dépistage néonatal de la drépanocytose est systématique, contrairement à la France métropolitaine où il cible les populations à risque.
 
S’offusquer qu’un test de dépistage fiable et utile bénéficie majoritairement à nos compatriotes de couleur (Antillais, Français originaires de zones géographiques à risque) ainsi qu’à nos amis étrangers naissant sur le sol français me fait vomir. Personnellement, j’ai plutôt tendance à m’offusquer lorsque des examens de dépistage se révèlent discutables voire possiblement nocifs.
 
Au-delà de la manipulation de chiffres que chaque camp tente de faire parler en sa faveur et du petit nombril de chacun, je me pose cette question : et si la drépanocytose était un moyen de préserver l’espèce humaine ?
 
Je m’explique.
 
Pendant qu’on s’excite sur l’épidémie liée au virus Ebola (qui mérite bien sûr une grande vigilance, mais pas forcément une dramatisation médiatique), on oublierait presque que le paludisme (encore appelé malaria) tue plus de 600 000 personnes par an dans le monde selon l’OMS (1 million selon d’autres sources). Quand on lit ce que peut raconter le vieux borgne sur Ebola ici, on peut aisément imaginer l’érection voire le priapisme que pourrait lui engendrer les chiffres du paludisme, ces milliers de morts s’observant majoritairement en Afrique, chez des enfants.
 
Mais, y a un mais. Même si ces chiffres sont dramatiquement impressionnants, tous les Africains ne meurent pas du paludisme, et justement, les porteurs sains du gène d’une forme de drépanocytose ainsi que les personnes atteintes de cette même forme de la maladie sont protégés contre le paludisme.
 
Le paludisme est une très vieille maladie, apparue il y a des milliers d’années.
 
La drépanocytose, j’en sais rien. Mais ça me fait penser aux bactéries sur lesquelles tu balourdes des seaux d’antibiotiques. Au bout d’un certain temps, les bactéries résistent et tu sélectionnes une population de bactéries résistantes contre laquelle tu te casses les dents.
 
A l’échelle de l’humanité, à l'échelon de notre belle planète et non pas d’un pays recroquevillé, en imaginant l’avancée du réchauffement climatique et l’éventuelle expansion du paludisme, n’en déplaise aux théoriciens du grand remplacement, ne peut-on pas se demander si cette saloperie de drépanocytose n’est pas un des prix à payer pour préserver l’espèce humaine ? Une sorte de rempart génétique contre laquelle le moustique anophèle vecteur du parasite plasmodium viendrait buter ?
 
Si tel était le cas, ce raisonnement poussé à l'extrême ne serait plus un simple petit uppercut, mais une sacrée belle droite pouvant faire tomber KO l'argument avancé par les souffleurs de braises du grand chaos.


Ces souffleurs aiment nous servir la soupe de la déculturation. Que cette soupe tiède et fade nous vienne de la clique camusienne comme zemmourienne, je ne crois pas une seconde à la déculturation, à cette déculturation-là, étroitement liée à l'immigration qui induirait ce grand remplacement. La culture est une histoire d'héritages, de sentiments, de choix, d'abstrait, de subjectivités, mêlant réalité et irrationnel. Tout cela se multiplie à l'infini, s'enrichit, mais ne doit être ni divisé, ni hiérarchisé. Au contraire tout se rejoint comme les cours d'eau.
Remonter à la source, aux origines. Les origines ?
Dans ma culture, j'ai entendu parler d'Adam et Ève. Croire ou ne pas croire fait partie de l'intime, là n'est pas le sujet. Mais lorsque j'entends un Maghrébin prénommer son fils Adam ou sa fille Hawa, avons-nous une langue, un passé, une culture si différente ? Ne sommes-nous pas de lointains cousins ? Le risque de déculturation est-il si élevé ? Si oui, qui touche-t-il le plus ?
Même sans avoir embrassé des études pour devenir toubib, même issu du fin fond d'un bled paumé, tout le monde a entendu parler d'Hippocrate et de son fameux sermon serment. Mais qui a conscience de toute l'importance de médecins comme Avicenne, moins connu sous le nom d'Abu Ali al-Husayn Ibn Abd Allah Ibn Sina (on comprend pourquoi), ou encore Rhazès ? Que serait la médecine, la chirurgie d'aujourd'hui sans l'influence de la médecine arabe (ou perse pour ne froisser personne) d'avant-hier (du Moyen Age) exportée partout en Europe ?
Je pense qu'un lointain cousin arabe aurait bien des choses à m'apprendre si je le laissais me susurrer quelques mots à l'oreille de temps en temps, histoire d'enrichir ma culture personnelle...
Ma culture ou mon inculture médicale ? Que serait-elle sans mes rencontres avec ces médecins étrangers, métissés, ou issus de l'immigration dont je parlais dans ce billet intitulé Etrangitude ? 
 
Pour finir, deux expressions populaires tirées de la classe sociale déculturée à jamais dont je fais partie me viennent à l’esprit :
 
« Je suis mort de trouille » et « L’espoir fait vivre ».
 
Je sais qu’on peut avoir peur de mourir. En revanche je ne sais pas s’il est possible de mourir de peur, mais j’ai remarqué que dès que quelqu’un essaie de provoquer et jouer sur les peurs, il y a généralement derrière ça soit quelque chose à vendre, soit une quête de pouvoir. Donc dans le doute, méfions-nous de ces mauvais joueurs, ces bonimenteurs, mais n’ayons pas peur et positivons pour préserver la vie, mes petits lapins !
 

« … il n'est point vrai que l’œuvre de l'homme est finie
que nous n'avons rien à faire au monde
que nous parasitons le monde
qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde
mais l’œuvre de l'homme vient seulement de commencer
et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. »
 
Aimé Césaire
 
Extrait du Cahier d'un retour au pays natal.




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