dimanche 5 janvier 2014

Ten years later

Photo du film : Retour vers le futur

10 ans plus tôt, environ

Même cabinet que cette histoire de rate qui s'dilate.

Le Papet entre.

Oui, j’ai décidé de le baptiser comme le tonton de Galinette dans Jean de Florette.
Les senteurs de romarin, le chant des cigales, le soleil ardent, l’art du pointé-tiré d’une folle partie de pétanque à l’ombre des platanes sur la place du village, une splendide Manon ondulant nue sous l’eau de la source. STOP !
Revenons à nos moutons.

Le Papet n’est pas loin de ses 90 printemps et a encore toutes ses dents. Il en paraît 10 de moins, au moins. Grand, sec, le regard comme le pas assuré, endimanché et eaudecologné pour l’occasion, un élégant phrasé, une grande cohérence, toute sa tête le Papet. Il est quand même venu avec son fils, un jeune retraité. Quand tu es petit, tes parents t’accompagnent chez le docteur, plus tard, quand tu retombes en enfance, c’est l’inverse.

Le contact passe tout de suite avec le Papet qui me fait penser à mon Papet à moi. Tu sais, cette génération qui n’a pas usé longtemps ses fonds de culotte sur les bancs de l’école. Allez, jusqu’à 12 ans à tout casser, et qui pourtant sait mieux compter, lire, écrire, parler, penser que toutes ces cargaisons de bacheliers low cost (dont je fais partie hein). Y a des patients comme ça que tu affectionnes dès les premières minutes, presque dès le premier regard. Un peu comme un coup de foudre pour ceux qui y croient. T’y crois toi à l’amour ?

Le Papet c’est ce genre de vieux qui a passé sa vie au cul des vaches, qui a traversé les deux guerres, qui aurait tant à t’apprendre de la vie, à toi le doc qui crois tout savoir mieux que personne sur la vie. Le Papet c’est ce gentil vieux se plaignant rarement comme les autres vieux qui te répètent sans cesse : « Oh vous savez mon brave docteur, c’est pas facile de vieillir ». Ce gentil vieux à qui je n’ai pas besoin de répondre sans cesse ma phrase à la con toute faite : « Oh mais vous savez c’est une chance de vieillir, certains n’ont pas eu cette chance ».

C’est drôle, quand je vois le fils du Papet poser le regard sur son père, j’ai l’impression de voir un père poser le regard sur son fils. Alors, t’y crois toujours pas toi à l’amour ?

Voilà plusieurs semaines que le Papet est gêné par une toux. Il en a connu des toux durant sa vie, alors il sait mieux la décrire que le jeune assistant pneumologue missionné par son chef de service pour faire le cours sur la toux aux jeunes carabins. Le Papet a rarement dérangé le docteur pour une simple toux. Les premiers jours, il a fait comme d’habitude, il a attendu que ça passe. Comme c’est pas passé, il a pris un sirop pour toux sèche, puisque c’est une toux sèche. Toute sa tête le Papet. Puis devant la persistance de sa toux et l’insistance de son fils, il a finalement pris le chemin du cabinet médical en s’excusant dès son arrivée de venir déranger le docteur si occupé par les "vrais malades". Un Ange ce Papet, je te le dis.

Devant la pauvreté de l’examen clinique, la persistance du symptôme, le fils préoccupé, je dégaine la radio pulmonaire. On va rassurer tout le monde comme ça hein (moi compris). Tu vois, c’est pas trop compliqué la médecine.

Putain, bingo, t’as gagné le gros lot, elle pue cette radio. "On va rassurer tout le monde comme ça hein…" que je disais.

Bon, même si on y pense fortement, on ne va pas parler de cancer, il est trop moche ce mot. Tumeur c’est mieux. Tu m’étonnes, ça annonce un peu la couleur (tu/meurs). Non mais t’inquiète pas, y a des tumeurs bénignes, et des tumeurs malignes, ah on est malins nous les médecins. Bon OK, si c’est malin, on va plutôt prononcer le mot carcinome, comme ça personne ne comprend plus rien, on est tranquilles.
Putain ! Fait chier, c’était la première fois qu’on se rencontrait avec le Papet. Et voilà, en voiture Simone, c’est parti pour l’engrenage infernal, pneumo-cancérologue-prise de sang-scanner-bilan d’extension-staff-chimio-repos-vomito-dodo-revomito-troubles neuro-douleurs gastro-arrive plus à faire dodo-trop de bobos-nouvelle chimio…


Quelques semaines plus tard

—Allô le remplaçant du Dr Chouette ?

—Lui-même.

—Bonjour, c’est l’infirmière de l’hôpital local. Vous allez bien ? Vous revoilà parmi nous, c’est bien ça, alors c’est pour quand l’installation ? Vous seriez bien ici. Bon je vous appelle pour un patient du Dr Chouette qui ne va pas bien du tout, c’est bientôt la fin, il est dans l’aile B à la 105. Vous le connaissez peut-être. J’ai dit à la famille que vous passeriez dans l’après-midi.

Entre midi et deux, hôpital local, escalier de l’aile B, tu as déjà deviné qui est à la 105, mais moi je ne le sais pas encore. J’arrive devant la porte. Je frappe. J’entre.

Je ne connais pas cette jeune femme qui se retourne. Par contre ce Monsieur je l’ai déjà vu, manifestement lui aussi à la façon dont il vient me saluer. Ah oui ça y est je le remets, j’ai compris. On a donc la petite fille, le fils, et là dans le lit c’est le Papet.

—C’est bientôt fini n’est-ce pas docteur ? Vous savez, la chimio, il en a bavé. Vous croyez qu’il souffre ? Vous préférez peut-être qu’on vous laisse l’examiner ?

—Euh, ben…

—Oui on vous laisse faire votre travail docteur, viens Amandine.

Je me sens tout con. Je me retrouve seul avec le Papet. Il est inconscient, il respire calmement, les lunettes à oxygène diffusent partout dans la pièce sauf dans ses narines, je les remets en place, histoire de…

Je sors mon stétho et l’ausculte, histoire de…

Je sors mon tensiomètre, histoire de… Histoire de quoi en fait ? Allez doc, range-moi tout ça, personne n’ira raconter que « Ô sacrilège ! Le docteur ne lui a même pas pris la tension »…

Je pose ma main tremblante sur celle du Papet. Les larmes montent. Nan mais ça va pas, ça pleure pas les docteurs, allez, ressaisis-toi mon gars, fais ton boulot ! Mais c’est quoi en fait mon boulot là ? J’ai pas appris ça moi à la fac ? On fait quoi là ? On dit quoi ? On m'avait dit que je serais le médecin de 1er recours, pas celui du dernier... Bon ben on va improviser, le feeling, oh yeah, rock'n roll attitude...


Quelques heures plus tard
 
J’arpente de nouveau les escaliers de l’aile B pour me rendre à la chambre 105. Je frappe et j’entre.

Je pose une dernière fois ma main chaude sur celle du Papet.

Je remplis ce foutu certificat de décès sur lequel je n’ai jamais vraiment su quoi écrire.

Amandine et son père me remercient pour tout ce que j’ai fait, alors que je n’ai quasiment rien fait.


10 ans plus tard, environ

Je me pose régulièrement la question : « Et si je n’avais pas prescrit cette radio ? »

Ben tocard, un autre l’aurait fait, et ta réputation était faite. Ah le tout jeune remplaçant, tu vois, il a pas fait la radio, on a perdu du temps, on aurait pu le soigner plus tôt le Papet, on aurait pu le sauver ça s’trouve.

Et si le sauver avait justement été de ne pas faire cette radio ? Ou plutôt, et si on avait juste fait cette radio sans l’engrenage infernal qui s’en est suivi ? Sans tous ces protocoles incompréhensibles, insupportables, indigestes de chimiothérapie, le Papet n’aurait-il pas mieux vécu et un peu plus longtemps ? A son âge, le jeu en valait-il la chandelle ? Et si et si et si y a qu’à faut qu’on… Non mais je me pose juste cette question, je ne veux surtout pas dire qu’il ne faut jamais faire d’examen ni jamais traiter, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Doucement. Mais parfois, ne faut-il pas lever la tête du guidon et réfléchir avant d’agir ?

Si être médecin c’est prendre en charge un symptôme pour débusquer et traiter coûte que coûte une pathologie, alors j’ai tout bon, 20/20. Toux persistante=radio=cancer=chimio, voilà, le job est fait et pis on meurt tous, faut bien mourir de quelque chose.

Mais si être médecin c’est prendre en compte la particularité d’un patient et tenter de préserver sa qualité de vie, alors je crois qu’on peut se poser cette question. Tu me diras que oui bon ben ça, ça vient avec le temps, c’est l’expérience et ça se fait déjà. Bofbof. Un peu d’accord mais pas que. Pendant 10 ans, on apprend au futur médecin à agir, à prescrire à tout va. Et si on lui apprenait à réfléchir ? Et dans certaines situations avec bien entendu l’accord du patient et des siens qui auront tous eu une information éclairée comme ils devraient toujours l’avoir, lui apprendre à ne rien faire ? Je n’ai pas la réponse mais parfois mieux vaut se poser certaines questions que vouloir à tout prix trouver la bonne réponse.

PS : Il y a longtemps que je cogite la rédaction de cette histoire, mais c’est ce billet poignant du fils du Dr Sachs qui m’a mis un coup de pied au derch pour m’y coller. Ce genre de doc honore la profession. Merci Sachs Jr ;-)







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