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mardi 6 janvier 2015

FAIRE, DÉFAIRE, LE SAVOIR-NE PAS FAIRE ?

 

Il s’agit de la première consultation que je réalise en compagnie de l’interne nouvellement arrivée, débutant son troisième semestre de spécialité en médecine générale. Nous n’imaginons pas encore les nombreuses pistes de réflexions qui s’en suivront.

 
Visite du quatrième mois d’un nourrisson sans antécédent, en parfaite santé. Fastoche.
 
Il est prévu de lui faire sa deuxième série de vaccins recommandés par le calendrier vaccinal. Premier enfant du couple. Maman relativement anxieuse notant ses questions sur un papier pour ne rien oublier.
 
Cette maman signale que ce matin au réveil son enfant a présenté une fièvre modérée, avec rhinorrhée, ainsi qu’une selle liquide. De quoi aborder avec cette maman autant qu’avec l’interne la prise en charge de la fièvre, les signes de mauvaise tolérance, la prise en charge d’une éventuelle diarrhée, les signes de mauvaise tolérance. De quoi se poser des questions, comme vacciner ou reporter les vaccins ?
 
La maman me demande si je vais prescrire un antibiotique ?!...
 
Je me demande pourquoi cette maman me demande si je vais prescrire un antibiotique ?!... Vraiment les mamans hein ?... Quoi les mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
 
La maman m’apprend que son bambin a déjà présenté une fièvre autour de l’âge de un mois et demi, apparemment modérée et bien tolérée. Elle avait alors emmené son enfant chez un médecin nommé exclusivement pour ce billet le Docteur A. Bashung. Plutôt un bon réflexe de la part de cette maman d’aller consulter pour une fièvre chez un enfant de cet âge.
 
Un traitement antibiotique par Josacyne a alors été prescrit, « à donner en cas de persistance de la fièvre ». Je ne saurai jamais ce qu’a dit exactement ce médecin, le Dr Bashung, ni ce qu’il a vu. Il faut toujours se méfier des discours rapportés. Mais voilà ce que la maman semble avoir compris, et elle peut difficilement avoir inventé l’ordonnance d’antibiotique. De la Josacyne ?!... Il faut oser ! Osez osez Josacyne, plus rien ne s’oppose à la nuit, rien ne se justifie… Sacré Bashung !
 
Voilà de quoi discuter avec l’interne qui à ma grande satisfaction n’est pas restée de marbre face à cette situation. La fièvre chez un nourrisson de moins de trois mois, la prescription d’un antibiotique au cas où, à l’aveugle, laisser seule la mère juger de l’intérêt de donner ce traitement, le risque de décapiter une infection, la médecine cow-boy, la médecine du faire et prescrire à tout prix, etc… Tout cela n’a évidemment pas été dit comme ça devant la maman, et il y a eu une discussion off. Ce qui équivaut à se cacher derrière cette sacro-sainte déontologie en protégeant une médecine qu'on refuserait pour soi et les siens tout en s'évitant quelques tracasseries ordinales...
 
Avec l’interne, nous décidons qu’il n’y a aucune urgence à vacciner ce bambin aujourd’hui, cela peut attendre quelques jours.
 
La maman est d’accord et semble même rassurée. Elle en profite pour me demander si l’on pourra vacciner son enfant contre la gastro-entérite ?!...
 
Je me demande pourquoi la maman me demande si l’on pourra vacciner son enfant contre la gastro-entérite ?!... Un vaccin ne faisant pas encore partie des recommandations et dont j’avais consacré un billet : LES EXPERTS. Vraiment les mamans hein ?... Quoi les mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
 
La maman qui vient de reprendre le boulot m’apprend qu’elle a récemment rencontré le médecin du travail. Je n’ai absolument rien contre les médecins du travail. C’est d’ailleurs une espèce en voie de disparition qu’il serait à mon humble avis judicieux de préserver et réintroduire rapidement avant qu’il ne soit trop tard. Mais ce médecin du travail en particulier aurait fortement conseillé à cette maman de faire vacciner son enfant contre la gastro-entérite, car durant sa vie de bambin, il chopera automatiquement la gastro-entérite (donc le vaccin évitera avec certitude que maman prenne des jours pour enfant malade, je barre car ça c’est moi qui invente). Je ne saurai jamais ce qu’a dit exactement ce médecin du travail. Il faut toujours se méfier des discours rapportés. Mais voilà ce que la maman semble avoir compris : « il faut absolument vacciner mon enfant contre la gastro ».
 
Voilà de quoi discuter avec la maman et l’interne qui manifestement ne sait pas trop quoi dire sur ce vaccin. Si cette maman décide de faire vacciner son enfant, aucun souci. A condition qu’elle sache auparavant qu’il s’agit d’un vaccin contre le rotavirus et non contre toutes les gastro (on aime faire ce genre de raccourcis comme vaccin anti-HPV = vaccin contre le cancer du col de l’utérus ou encore vaccin contre la grippe = vaccin contre toutes les viroses hivernales… Serait-ce pour occulter tout débat quant à l’efficacité et la pertinence de ces vaccins ?). A condition qu’elle sache également qu’à l’heure où nous réalisons cette consultation, ce vaccin ne fait pas partie des recommandations, qu’il n’est donc pas remboursé et relativement coûteux. Et qu’elle sache surtout qu’il existe un risque d’invagination intestinale aiguë post-vaccinal, ce n’est pas moi qui l’invente, c’est écrit noir sur blanc dans le rapport des experts du Haut Conseil de la Santé Publique :
 
« Le Haut Conseil de la santé publique recommande que l’information sur le risque d’invagination intestinale aiguë soit systématiquement délivrée par les professionnels de santé aux parents des enfants vaccinés. »
 
Je n’ai absolument rien contre les pharmaciens, je sais que certains pourront s’offusquer de la question qui va suivre mais tant pis je pose ma question : quid de ce genre de demande lorsque les vaccinations se réaliseront dans les officines ?
 
Après toutes ces discussions, un certain temps s’est écoulé, on n’a quasiment rien fait, on pourrait même dire qu’on a passé du temps à défaire…
 
Alors il est temps de passer à l’examen clinique de ce bébé de quatre mois.
 
L’enfant présente une plagiocéphalie.
 
La maman m’apprend qu’elle couche son enfant sur le côté ?!...
 
Je ne me demande pas pourquoi la maman couche son enfant sur le côté ?!... Mais même en présence d’une plagiocéphalie, la position recommandée pour prévenir la mort subite du nourrisson reste il me semble le couchage sur le dos. Vraiment les mamans hein ? Quoi les mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
 
Elle tente de me rassurer en me disant qu’elle utilise un cale-bébé. Allez, un cale-bébé, encore une piste de discussion. Vraiment les mamans et les fabricants de matériel de puériculture hein ?
 
La maman m’apprend que pour la plagiocéphalie de son fils, elle est allée voir un ostéopathe. Je n’ai absolument rien contre les ostéopathes, mais celui-ci aurait conseillé le couchage latéral, et le cale-bébé. Je ne saurai jamais ce qu’a dit exactement l’ostéopathe. Il faut toujours se méfier des discours rapportés. Mais voilà ce que la maman semble avoir compris.
 
Elle voit que je tique. Je regarde la jeune interne, sage comme une image, dont l’insolente jeunesse me crache un bon coup de vieux à la gueule. La vie quoi. Désolé, mais même en pleine consultation, j’ai des artéfacts de ma vie personnelle qui viennent promptement piqueter la grisaille de mon cortex cérébral. Quel mauvais professionnel je suis ! Le pire est à venir lorsque cette seconde de réflexion intime s’éteint et que je me reconnecte à la consultation en cours. Je ne sais pas si c’est bien, si c’est correct, mais voilà, je me suis lancé pour dire que je comprenais que l’aspect esthétique de cette plagiocéphalie puisse déranger cette maman. Mais qu’à ma connaissance, aucun bébé n’était mort de plagiocéphalie, en revanche, les positions et conditions de couchage, c’est une autre histoire.
 
On part dans des explications, des conseils, ça prend du temps. Une fois de plus, je me vois défaire ce qu’un autre professionnel du soin a (aurait) fait.
 
Une seule et unique consultation, la première avec la nouvelle interne, de nombreuses pistes de discussions et de réflexions. Un véritable feu d’artifice, le baptême du feu. La consultation a duré un certain temps. J’ai le luxe (pour l’instant) de pouvoir faire des consultations longues.
 
Pour «faire», un quart d’heure suffit amplement, même cinq minutes. Pour «défaire», il faut plus de temps. Défaire, déprescrire, réévaluer. Normalement dans bien d’autres domaines, c’est l’inverse, on détruit plus vite qu’on ne construit. Un truc clocherait-il ? Ou alors est-ce moi qui n’ai rien compris ? Ai-je loupé un épisode ? Suis-je si con que ça ? Ai-je vraiment le niveau pour accueillir des internes ? Ai-je eu le bon discours face à cette maman angoissée, le tact et la mesure ? Ne l’ai-je pas plus angoissée encore ?
 
Quelques jours après, je l’attends avec son bambin pour faire les vaccins.
 
A l’heure du rendez-vous : personne, lapin.
 
Aussitôt je me dis que mon discours n’a pas été le bon et qu’elle a fui. Puis je repense à la fièvre débutante, l’enfant a peut-être été hospitalisé.
 
Alors je frissonne à l’idée d’une consultation du quatrième mois qui n’a jamais eu lieu quelques années plus tôt, relatée ici derrière ces mots.
 
Je cherche le numéro de téléphone sur le dossier médical. Je saisis mon combiné. La maman me répond : « Oui bonjour docteur, j’arrive, je me gare. Quoi ? 10 h 00 ? Mais non la secrétaire m’avait donné un rendez-vous à 11 h 00. »
 
Ouf.
 
La fièvre n’a duré que deux jours, modérée, bien tolérée. La maman s’est renseignée sur le vaccin contre la gastro-entérite et a décidé de ne pas le faire. Elle couche désormais son bébé sur le dos.
 
On a quasiment rien fait, à part discuter…
 
Faire, défaire, refaire.
 
Il est de toute évidence important d’acquérir un savoir-faire. Il est souvent dangereux de se lancer sans savoir-faire. Mais le principal ne réside-t-il pas également dans le savoir-ne pas faire ? Le savoir-ne pas faire n’a-t-il pas autant sinon plus de valeur ? Le principal savoir-faire à exploiter et améliorer de la médecine de premier recours n’est-il justement pas ce savoir-ne pas faire ?
 
Arrêtant un instant de me gratter le nombril du bout de l’index tout en repensant aux réflexions liées à cette histoire de consultation, j’ai tout à coup l’envie de lancer un regard vers l’horizon. J’imagine les probables nombreuses autres histoires de consultation similaires dans d’autres domaines effectuées par mes confrères. Comme tout le monde, j’ai entendu parler d’un récent mouvement de grève de bon nombre d’entre eux. Une colère et un ras-le-bol que je comprends mais un mouvement que j’estime brouillon, maladroit, mal venu. Du pain béni pour nos dirigeants devant bien se gausser dans leurs bureaux cossus de la capitale, ravis de voir possiblement fondre la cote de popularité jalousée de tout un corps professionnel. Et pourtant…
 
Avec l’accumulation de textes législatifs pondus ces dernières années par différents ministres bouffons de la santé de tous bords, n’y a-t-il pas un réel danger de définitivement faire exploser ce rempart nécessaire que représente la médecine de premier recours, cette médecine tirant sa noblesse et l’une de ses spécificités dans le savoir-ne pas faire ?
 
Cette digue déjà bien trop fissurée évitant parfois aux patients d’aller se noyer dans les flots d’une médecine du faire à tout prix résistera-t-elle encore longtemps ?
 
Regrattons-nous le nombril du bout de l’index un instant : que fera la maman de ce bambin de quatre mois au milieu de cette future jungle sanitaire que nous construisent sournoisement toutes ces têtes pensantes, les «grands» de ce pays, secrètement acoquinés à de géants prédateurs assoiffés d’argent qu’ils jurent pourtant combattre («mon ennemi c’est la finance» disait même l'un d’entre eux) ? Je la vois déambuler cette jeune maman, l’œil hagard, faussement rassurée d’être vaguement accompagnée par quelques techniciens de la santé, véritables pantins articulés via des lianes au bout desquelles officieront en toute liberté assureurs privés et firmes pharmaceutiques. Welcome to the jungle !
 
«Le tact et la mesure. Une information loyale, claire et appropriée» qu’ils disent…
 
Enfin, réveillons-nous de ce mauvais rêve. Vivons au jour le jour en respectant les coutumes. Nous sommes en janvier 2015, tout va bien dans le meilleur des mondes et tout ira mieux en se serrant la ceinture de deux ou trois trous. Évidemment juste après des fêtes durant lesquelles le gavage humain suit celui des oies et canards, c’est toujours un peu rude car la logique voudrait qu’il faille plutôt la desserrer mais bon voilà. Alors bonne année à tous mes petits canards et avant tout, BONNE SANTE !...

jeudi 17 avril 2014

MODERATUS


 
Il y a bien longtemps dans notre pays comme dans d'autres pays aujourd’hui développés, on mourait de faim. Terrible famine. On souffre pour ne pas dire qu’on meurt maintenant des conséquences de trop de et/ou de malbouffe. Je défie quiconque de me dire qu’il ne connaît pas le célèbre slogan :
 
« Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé » ou encore « Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas »
 
gentiment inscrit par celui-là même qui te vend de la merde. Inscriptions certes imposées par les autorités qui au passage se dédouanent en même temps qu'elles dédouanent les industriels de toute responsabilité au cas où il t’arriverait malheur. Tu ne pourras pas dire que tu n’étais pas prévenu. Traduction : on autorise des types à se faire du fric en te vendant de la nourriture mauvaise à la santé mais tu le sais, tu es un grand garçon donc tu n'as pas à te plaindre...
 
Moderatus…
 
Il n’y a pas si longtemps dans notre pays, nous étions totalement démunis face à de nombreuses pathologies infectieuses. La découverte des antibiotiques fut une formidable et incontestable avancée (1928, Fleming, découverte de la pénicilline). Ces molécules ont permis de sauver des vies. N’oublions pas qu’elles en sauvent encore. Mais nous  payons aujourd’hui les conséquences de leur surconsommation. Je défie quiconque de me dire qu’il ne connaît pas le célèbre slogan d’Ameli :
 
« Les antibiotiques c’est pas automatique » ou encore « Les antibiotiques utilisés à tort, ils deviendront moins forts».
 
Moderatus…
 
Il n’y a pas si longtemps dans notre pays, nous disposions de très peu de médicaments. Même si malheureusement il nous en manque encore pour vaincre certaines pathologies, nous en avons désormais pléthore au point que nous pouvons parfois tomber malade pour ne pas dire mourir de surprescriptions, de surdosages et d’interactions médicamenteuses.
 
Moderatus…
 
Il n’y a pas si longtemps, nous ne savions pas dépister. Nous payons aujourd’hui les conséquences de certains dépistages (dépistage systématique du cancer de la prostate par dosage du PSA, dépistage systématique du cancer du sein par mammographie même s’il ne faut pas le dire).
 
Moderatus…
 
Il y a un bon moment maintenant, on a découvert le principe de la vaccination (Jenner, 1796, bien avant les antibiotiques). Cette découverte fut une formidable avancée. L’OMS avance les chiffres de 3 millions de morts et 750 000 handicaps prévenus chaque année grâce à la vaccination. Comment ne pas être séduit par ces chiffres et par l’idée non pas de traiter mais d’éviter de contracter une maladie dont certains cancers ?
 
On pourrait envisager de faire les mêmes réflexions sur les vaccins que celles faites sur les précédents sujets. Mais transposer ces réflexions est risqué en ce moment… On se fait beaucoup plus d’amis, beaucoup moins d’ulcères, et probablement plus de fric si on choisit d’avancer tête baissée dans la voie de la vaccination à tout va. Impossible donc d’en tirer la conclusion : Moderatus.
 
Dans une société du sensationnel et de l’immédiat où l’on pense tout maîtriser, pas très étonnant que la médecine de l’action soit préférée à la médecine de la réflexion. Il est évident que face à un arrêt cardiorespiratoire comme devant d’autres situations d’urgence, le médecin (mais pas que) n’a pas de question à se poser, il faut agir et vite. Mais pour tout le reste ? Moderatus ?
 
Même s'il faut agir, la médecine, n’est ce pas aussi parfois savoir et accepter de ne rien faire ?
 
La médecine, n’est ce pas souvent savoir marcher en équilibre sur un fil ?
 
Si tel est le cas, que se passe-t-il si tu te précipites ?
 
Parfois ça passe, souvent ça casse.
 
Que se passe-t-il si en équilibre sur ce fil tu ouvres le parapluie (à comprendre ici comme une médecine défensive lorsqu’on se barricade derrière des prescriptions exagérées d’examens ou de traitements) ?
 
Tu penses beaucoup à te protéger, un peu à protéger le patient, être le puissant qui maîtrise tout. Rien de plus humain. Mais sur un fil, si tu ouvres le parapluie, tu te casses tout simplement la gueule.
 
Douter, se remettre en question, prendre du recul, c’est chiant, c’est angoissant, c’est dévalorisant, c’est avancer moins vite qu’on ne l’avait prévu. Mais c’est avancer quand même.
 
Pourquoi toujours plus ? Toujours trop ? Pourquoi seule prévaut la loi du tout ou rien ? Est-il si difficile d’avancer de façon modérée, nuancée, sans passer d’un extrême à l’autre ? Sans pour autant être considéré comme un extrémiste ?
 
La médecine est à mes yeux aujourd'hui quasi exclusivement centrée sur la technicité.
 
Pour certains, c’est une forme de pouvoir. Une forme seulement ? Non, c'est un pouvoir à part entière.
 
Pour d’autres, c'est un banal bien de consommation.
 
On peut sans excès dire que trop souvent médecine rime avec business, gain, rentabilité.
 
Affublée de tous ces attributs, la médecine peut-elle encore être un art ?
 
Moderatus...

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dimanche 5 janvier 2014

Ten years later

Photo du film : Retour vers le futur

10 ans plus tôt, environ

Même cabinet que cette histoire de rate qui s'dilate.

Le Papet entre.

Oui, j’ai décidé de le baptiser comme le tonton de Galinette dans Jean de Florette.
Les senteurs de romarin, le chant des cigales, le soleil ardent, l’art du pointé-tiré d’une folle partie de pétanque à l’ombre des platanes sur la place du village, une splendide Manon ondulant nue sous l’eau de la source. STOP !
Revenons à nos moutons.

Le Papet n’est pas loin de ses 90 printemps et a encore toutes ses dents. Il en paraît 10 de moins, au moins. Grand, sec, le regard comme le pas assuré, endimanché et eaudecologné pour l’occasion, un élégant phrasé, une grande cohérence, toute sa tête le Papet. Il est quand même venu avec son fils, un jeune retraité. Quand tu es petit, tes parents t’accompagnent chez le docteur, plus tard, quand tu retombes en enfance, c’est l’inverse.

Le contact passe tout de suite avec le Papet qui me fait penser à mon Papet à moi. Tu sais, cette génération qui n’a pas usé longtemps ses fonds de culotte sur les bancs de l’école. Allez, jusqu’à 12 ans à tout casser, et qui pourtant sait mieux compter, lire, écrire, parler, penser que toutes ces cargaisons de bacheliers low cost (dont je fais partie hein). Y a des patients comme ça que tu affectionnes dès les premières minutes, presque dès le premier regard. Un peu comme un coup de foudre pour ceux qui y croient. T’y crois toi à l’amour ?

Le Papet c’est ce genre de vieux qui a passé sa vie au cul des vaches, qui a traversé les deux guerres, qui aurait tant à t’apprendre de la vie, à toi le doc qui crois tout savoir mieux que personne sur la vie. Le Papet c’est ce gentil vieux se plaignant rarement comme les autres vieux qui te répètent sans cesse : « Oh vous savez mon brave docteur, c’est pas facile de vieillir ». Ce gentil vieux à qui je n’ai pas besoin de répondre sans cesse ma phrase à la con toute faite : « Oh mais vous savez c’est une chance de vieillir, certains n’ont pas eu cette chance ».

C’est drôle, quand je vois le fils du Papet poser le regard sur son père, j’ai l’impression de voir un père poser le regard sur son fils. Alors, t’y crois toujours pas toi à l’amour ?

Voilà plusieurs semaines que le Papet est gêné par une toux. Il en a connu des toux durant sa vie, alors il sait mieux la décrire que le jeune assistant pneumologue missionné par son chef de service pour faire le cours sur la toux aux jeunes carabins. Le Papet a rarement dérangé le docteur pour une simple toux. Les premiers jours, il a fait comme d’habitude, il a attendu que ça passe. Comme c’est pas passé, il a pris un sirop pour toux sèche, puisque c’est une toux sèche. Toute sa tête le Papet. Puis devant la persistance de sa toux et l’insistance de son fils, il a finalement pris le chemin du cabinet médical en s’excusant dès son arrivée de venir déranger le docteur si occupé par les "vrais malades". Un Ange ce Papet, je te le dis.

Devant la pauvreté de l’examen clinique, la persistance du symptôme, le fils préoccupé, je dégaine la radio pulmonaire. On va rassurer tout le monde comme ça hein (moi compris). Tu vois, c’est pas trop compliqué la médecine.

Putain, bingo, t’as gagné le gros lot, elle pue cette radio. "On va rassurer tout le monde comme ça hein…" que je disais.

Bon, même si on y pense fortement, on ne va pas parler de cancer, il est trop moche ce mot. Tumeur c’est mieux. Tu m’étonnes, ça annonce un peu la couleur (tu/meurs). Non mais t’inquiète pas, y a des tumeurs bénignes, et des tumeurs malignes, ah on est malins nous les médecins. Bon OK, si c’est malin, on va plutôt prononcer le mot carcinome, comme ça personne ne comprend plus rien, on est tranquilles.
Putain ! Fait chier, c’était la première fois qu’on se rencontrait avec le Papet. Et voilà, en voiture Simone, c’est parti pour l’engrenage infernal, pneumo-cancérologue-prise de sang-scanner-bilan d’extension-staff-chimio-repos-vomito-dodo-revomito-troubles neuro-douleurs gastro-arrive plus à faire dodo-trop de bobos-nouvelle chimio…


Quelques semaines plus tard

—Allô le remplaçant du Dr Chouette ?

—Lui-même.

—Bonjour, c’est l’infirmière de l’hôpital local. Vous allez bien ? Vous revoilà parmi nous, c’est bien ça, alors c’est pour quand l’installation ? Vous seriez bien ici. Bon je vous appelle pour un patient du Dr Chouette qui ne va pas bien du tout, c’est bientôt la fin, il est dans l’aile B à la 105. Vous le connaissez peut-être. J’ai dit à la famille que vous passeriez dans l’après-midi.

Entre midi et deux, hôpital local, escalier de l’aile B, tu as déjà deviné qui est à la 105, mais moi je ne le sais pas encore. J’arrive devant la porte. Je frappe. J’entre.

Je ne connais pas cette jeune femme qui se retourne. Par contre ce Monsieur je l’ai déjà vu, manifestement lui aussi à la façon dont il vient me saluer. Ah oui ça y est je le remets, j’ai compris. On a donc la petite fille, le fils, et là dans le lit c’est le Papet.

—C’est bientôt fini n’est-ce pas docteur ? Vous savez, la chimio, il en a bavé. Vous croyez qu’il souffre ? Vous préférez peut-être qu’on vous laisse l’examiner ?

—Euh, ben…

—Oui on vous laisse faire votre travail docteur, viens Amandine.

Je me sens tout con. Je me retrouve seul avec le Papet. Il est inconscient, il respire calmement, les lunettes à oxygène diffusent partout dans la pièce sauf dans ses narines, je les remets en place, histoire de…

Je sors mon stétho et l’ausculte, histoire de…

Je sors mon tensiomètre, histoire de… Histoire de quoi en fait ? Allez doc, range-moi tout ça, personne n’ira raconter que « Ô sacrilège ! Le docteur ne lui a même pas pris la tension »…

Je pose ma main tremblante sur celle du Papet. Les larmes montent. Nan mais ça va pas, ça pleure pas les docteurs, allez, ressaisis-toi mon gars, fais ton boulot ! Mais c’est quoi en fait mon boulot là ? J’ai pas appris ça moi à la fac ? On fait quoi là ? On dit quoi ? On m'avait dit que je serais le médecin de 1er recours, pas celui du dernier... Bon ben on va improviser, le feeling, oh yeah, rock'n roll attitude...


Quelques heures plus tard
 
J’arpente de nouveau les escaliers de l’aile B pour me rendre à la chambre 105. Je frappe et j’entre.

Je pose une dernière fois ma main chaude sur celle du Papet.

Je remplis ce foutu certificat de décès sur lequel je n’ai jamais vraiment su quoi écrire.

Amandine et son père me remercient pour tout ce que j’ai fait, alors que je n’ai quasiment rien fait.


10 ans plus tard, environ

Je me pose régulièrement la question : « Et si je n’avais pas prescrit cette radio ? »

Ben tocard, un autre l’aurait fait, et ta réputation était faite. Ah le tout jeune remplaçant, tu vois, il a pas fait la radio, on a perdu du temps, on aurait pu le soigner plus tôt le Papet, on aurait pu le sauver ça s’trouve.

Et si le sauver avait justement été de ne pas faire cette radio ? Ou plutôt, et si on avait juste fait cette radio sans l’engrenage infernal qui s’en est suivi ? Sans tous ces protocoles incompréhensibles, insupportables, indigestes de chimiothérapie, le Papet n’aurait-il pas mieux vécu et un peu plus longtemps ? A son âge, le jeu en valait-il la chandelle ? Et si et si et si y a qu’à faut qu’on… Non mais je me pose juste cette question, je ne veux surtout pas dire qu’il ne faut jamais faire d’examen ni jamais traiter, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Doucement. Mais parfois, ne faut-il pas lever la tête du guidon et réfléchir avant d’agir ?

Si être médecin c’est prendre en charge un symptôme pour débusquer et traiter coûte que coûte une pathologie, alors j’ai tout bon, 20/20. Toux persistante=radio=cancer=chimio, voilà, le job est fait et pis on meurt tous, faut bien mourir de quelque chose.

Mais si être médecin c’est prendre en compte la particularité d’un patient et tenter de préserver sa qualité de vie, alors je crois qu’on peut se poser cette question. Tu me diras que oui bon ben ça, ça vient avec le temps, c’est l’expérience et ça se fait déjà. Bofbof. Un peu d’accord mais pas que. Pendant 10 ans, on apprend au futur médecin à agir, à prescrire à tout va. Et si on lui apprenait à réfléchir ? Et dans certaines situations avec bien entendu l’accord du patient et des siens qui auront tous eu une information éclairée comme ils devraient toujours l’avoir, lui apprendre à ne rien faire ? Je n’ai pas la réponse mais parfois mieux vaut se poser certaines questions que vouloir à tout prix trouver la bonne réponse.

PS : Il y a longtemps que je cogite la rédaction de cette histoire, mais c’est ce billet poignant du fils du Dr Sachs qui m’a mis un coup de pied au derch pour m’y coller. Ce genre de doc honore la profession. Merci Sachs Jr ;-)