Il
s’agit de la première consultation que je réalise en compagnie de l’interne
nouvellement arrivée, débutant son troisième semestre de
spécialité en médecine générale. Nous
n’imaginons pas encore les nombreuses pistes de réflexions qui
s’en suivront.
Visite
du quatrième mois d’un nourrisson sans antécédent, en parfaite
santé. Fastoche.
Il
est prévu de lui faire sa deuxième série de vaccins recommandés
par le calendrier vaccinal. Premier enfant du couple. Maman
relativement anxieuse notant ses questions sur un papier pour ne rien
oublier.
Cette
maman signale que ce matin au réveil son enfant a présenté une
fièvre modérée, avec rhinorrhée, ainsi qu’une selle liquide. De
quoi aborder avec cette maman autant qu’avec l’interne la prise
en charge de la fièvre, les signes de mauvaise tolérance, la prise
en charge d’une éventuelle diarrhée, les signes de mauvaise
tolérance. De quoi se poser des questions, comme vacciner ou
reporter les vaccins ?
La
maman me demande si je vais prescrire un antibiotique ?!...
Je
me demande pourquoi cette maman me demande si je vais prescrire un
antibiotique ?!... Vraiment les mamans hein ?... Quoi les
mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
La
maman m’apprend que son bambin a déjà présenté une fièvre
autour de l’âge de un mois et demi, apparemment modérée et bien
tolérée. Elle avait alors emmené son enfant chez un médecin nommé
exclusivement pour ce billet le Docteur A. Bashung. Plutôt un bon
réflexe de la part de cette maman d’aller consulter pour une
fièvre chez un enfant de cet âge.
Un
traitement antibiotique par Josacyne a alors été prescrit, « à
donner en cas de persistance de la fièvre ». Je ne saurai
jamais ce qu’a dit exactement ce médecin, le Dr Bashung, ni ce
qu’il a vu. Il faut toujours se méfier des discours rapportés.
Mais voilà ce que la maman semble avoir compris, et elle peut
difficilement avoir inventé l’ordonnance d’antibiotique. De la
Josacyne ?!... Il faut oser ! Osez
osez Josacyne, plus rien ne s’oppose à la nuit, rien ne se
justifie… Sacré Bashung !
Voilà
de quoi discuter avec l’interne qui à ma grande satisfaction n’est
pas restée de marbre face à cette situation. La fièvre chez un
nourrisson de moins de trois mois, la prescription d’un antibiotique au
cas où, à l’aveugle, laisser seule la mère juger de l’intérêt
de donner ce traitement, le risque de décapiter une infection, la
médecine cow-boy, la médecine du faire et prescrire à tout prix,
etc… Tout cela n’a évidemment pas été dit comme ça devant la
maman, et il y a eu une discussion off. Ce qui équivaut à se cacher derrière cette sacro-sainte déontologie en protégeant une médecine qu'on refuserait pour soi et les siens tout en s'évitant quelques tracasseries ordinales...
Avec
l’interne, nous décidons qu’il n’y a aucune urgence à
vacciner ce bambin aujourd’hui, cela peut attendre quelques jours.
La
maman est d’accord et semble même rassurée. Elle en profite pour
me demander si l’on pourra vacciner son enfant contre la
gastro-entérite ?!...
Je
me demande pourquoi la maman me demande si l’on pourra vacciner son
enfant contre la gastro-entérite ?!... Un vaccin ne faisant pas
encore
partie des recommandations et dont j’avais consacré un billet : LES EXPERTS. Vraiment les mamans hein ?... Quoi les mamans ?
Ne critiquons pas trop vite les mamans.
La
maman qui vient de reprendre le boulot m’apprend qu’elle a
récemment rencontré le médecin du travail. Je n’ai absolument
rien contre les médecins du travail. C’est d’ailleurs une espèce
en voie de disparition qu’il serait à mon humble avis judicieux de
préserver et réintroduire rapidement avant qu’il ne soit trop
tard. Mais ce médecin du travail en particulier aurait fortement
conseillé à cette maman de faire vacciner son enfant contre la
gastro-entérite, car durant sa vie de bambin, il chopera
automatiquement la gastro-entérite (donc
le vaccin évitera avec certitude que maman prenne des jours pour
enfant malade,
je barre car ça c’est moi qui invente). Je ne saurai jamais ce
qu’a dit exactement ce médecin du travail. Il faut toujours se
méfier des discours rapportés. Mais voilà ce que la maman semble
avoir compris : « il faut absolument vacciner mon
enfant contre la gastro ».
Voilà
de quoi discuter avec la maman et l’interne qui manifestement ne
sait pas trop quoi dire sur ce vaccin. Si cette maman décide de
faire vacciner son enfant, aucun souci. A condition qu’elle sache
auparavant qu’il s’agit d’un vaccin contre le rotavirus et non
contre toutes les gastro (on aime faire ce genre de raccourcis comme
vaccin anti-HPV = vaccin contre le cancer du col de l’utérus ou
encore vaccin contre la grippe = vaccin contre toutes les viroses
hivernales… Serait-ce pour occulter tout débat quant à
l’efficacité et la pertinence de ces vaccins ?). A condition
qu’elle sache également qu’à l’heure où nous réalisons
cette consultation, ce vaccin ne fait pas partie des recommandations,
qu’il n’est donc pas remboursé et relativement coûteux. Et
qu’elle sache surtout qu’il existe un risque d’invagination
intestinale aiguë post-vaccinal, ce n’est pas moi qui l’invente,
c’est écrit noir sur blanc dans le rapport des experts du Haut
Conseil de la Santé Publique :
« Le
Haut Conseil de la santé publique recommande que l’information sur
le risque d’invagination intestinale aiguë soit systématiquement
délivrée par les professionnels de santé aux parents des enfants
vaccinés. »
Je
n’ai absolument rien contre les pharmaciens, je sais que certains
pourront s’offusquer de la question qui va suivre mais tant pis je
pose ma question : quid de ce genre de demande lorsque les
vaccinations se réaliseront dans les officines ?
Après
toutes ces discussions, un certain temps s’est écoulé, on n’a
quasiment rien fait, on pourrait même dire qu’on a passé du temps
à défaire…
Alors
il est temps de passer à l’examen clinique de ce bébé de quatre
mois.
L’enfant
présente une plagiocéphalie.
La
maman m’apprend qu’elle couche son enfant sur le côté ?!...
Je
ne me demande pas pourquoi la maman couche son enfant sur le
côté ?!... Mais même en présence d’une plagiocéphalie, la
position recommandée pour prévenir la mort subite du nourrisson
reste il me semble le couchage sur le dos. Vraiment les mamans hein ?
Quoi les mamans ? Ne critiquons pas trop vite les mamans.
Elle
tente de me rassurer en me disant qu’elle utilise un cale-bébé.
Allez, un cale-bébé, encore une piste de discussion. Vraiment les
mamans et les fabricants de matériel de puériculture hein ?
La
maman m’apprend que pour la plagiocéphalie de son fils, elle est
allée voir un ostéopathe. Je n’ai absolument rien contre les
ostéopathes, mais celui-ci aurait conseillé le couchage latéral,
et le cale-bébé. Je ne saurai jamais ce qu’a dit exactement
l’ostéopathe. Il faut toujours se méfier des discours rapportés.
Mais voilà ce que la maman semble avoir compris.
Elle
voit que je tique. Je regarde la jeune interne, sage comme une image,
dont l’insolente jeunesse me crache un bon coup de vieux à la
gueule. La vie quoi. Désolé, mais même en pleine consultation,
j’ai des artéfacts de ma vie personnelle qui viennent promptement
piqueter la grisaille de mon cortex cérébral. Quel mauvais
professionnel je suis ! Le pire est à venir lorsque cette
seconde de réflexion intime s’éteint et que je me reconnecte à
la consultation en cours. Je ne sais pas si c’est bien, si c’est
correct, mais voilà, je me suis lancé pour dire que je comprenais
que l’aspect esthétique de cette plagiocéphalie puisse déranger
cette maman. Mais qu’à ma connaissance, aucun bébé n’était
mort de plagiocéphalie, en revanche, les positions et conditions de
couchage, c’est une autre histoire.
On
part dans des explications, des conseils, ça prend du temps. Une
fois de plus, je me vois défaire ce qu’un autre professionnel du
soin a (aurait) fait.
Une
seule et unique consultation, la première avec la nouvelle interne,
de nombreuses pistes de discussions et de réflexions. Un véritable
feu d’artifice, le baptême du feu. La consultation a duré un
certain temps. J’ai le luxe (pour l’instant) de pouvoir faire des
consultations longues.
Pour
«faire», un quart d’heure suffit amplement, même
cinq minutes. Pour «défaire», il faut plus de temps.
Défaire, déprescrire, réévaluer. Normalement dans bien d’autres
domaines, c’est l’inverse, on détruit plus vite qu’on ne
construit. Un truc clocherait-il ? Ou alors est-ce moi qui n’ai
rien compris ? Ai-je loupé un épisode ? Suis-je si con que ça ? Ai-je vraiment le
niveau pour accueillir des internes ? Ai-je eu le bon discours
face à cette maman angoissée, le tact et la mesure ? Ne
l’ai-je pas plus angoissée encore ?
Quelques
jours après, je l’attends avec son bambin pour faire les vaccins.
A
l’heure du rendez-vous : personne, lapin.
Aussitôt
je me dis que mon discours n’a pas été le bon et qu’elle a fui.
Puis je repense à la fièvre débutante, l’enfant a peut-être été
hospitalisé.
Alors
je frissonne à l’idée d’une consultation du quatrième mois qui
n’a jamais eu lieu quelques années plus tôt, relatée ici derrière ces mots.
Je
cherche le numéro de téléphone sur le dossier médical. Je saisis
mon combiné. La maman me répond : « Oui bonjour
docteur, j’arrive, je me gare. Quoi ? 10 h 00 ? Mais non
la secrétaire m’avait donné un rendez-vous à 11 h 00. »
Ouf.
La
fièvre n’a duré que deux jours, modérée, bien tolérée. La
maman s’est renseignée sur le vaccin contre la gastro-entérite et
a décidé de ne pas le faire. Elle couche désormais son bébé sur
le dos.
On
a quasiment rien fait, à part discuter…
Faire,
défaire, refaire.
Il
est de toute évidence important d’acquérir un savoir-faire. Il
est souvent dangereux de se lancer sans savoir-faire. Mais le
principal ne réside-t-il pas également dans le savoir-ne pas faire
? Le savoir-ne pas faire n’a-t-il pas autant sinon plus de valeur ?
Le principal savoir-faire à exploiter et améliorer de la médecine
de premier recours n’est-il justement pas ce savoir-ne pas faire ?
Arrêtant
un instant de me gratter le nombril du bout de l’index tout en
repensant aux réflexions liées à cette histoire de consultation,
j’ai tout à coup l’envie de lancer un regard vers l’horizon.
J’imagine les probables nombreuses autres histoires de consultation
similaires dans d’autres domaines effectuées par mes confrères.
Comme tout le monde, j’ai entendu parler d’un récent mouvement
de grève de bon nombre d’entre eux. Une colère et un ras-le-bol que je comprends mais un mouvement que j’estime brouillon, maladroit, mal
venu. Du pain béni pour nos dirigeants devant bien se gausser dans
leurs bureaux cossus de la capitale, ravis de voir possiblement
fondre la cote de popularité jalousée de tout un corps
professionnel. Et pourtant…
Avec
l’accumulation de textes législatifs pondus ces dernières années
par différents ministres bouffons de la santé de tous bords, n’y
a-t-il pas un réel danger de définitivement faire exploser ce
rempart nécessaire que représente la médecine de premier recours,
cette médecine tirant sa noblesse et l’une de ses spécificités
dans le savoir-ne pas faire ?
Cette
digue déjà bien trop fissurée évitant parfois aux patients
d’aller se noyer dans les flots d’une médecine du faire à tout
prix résistera-t-elle encore longtemps ?
Regrattons-nous
le nombril du bout de l’index un instant : que fera la maman de ce
bambin de quatre mois au milieu de cette future jungle sanitaire que
nous construisent sournoisement toutes ces têtes pensantes, les «grands» de ce pays, secrètement acoquinés à de géants
prédateurs assoiffés d’argent qu’ils jurent pourtant combattre
(«mon ennemi c’est la finance» disait même l'un d’entre
eux) ? Je la vois déambuler cette jeune maman, l’œil hagard,
faussement rassurée d’être vaguement accompagnée par quelques
techniciens de la santé, véritables pantins articulés via des
lianes au bout desquelles officieront en toute liberté assureurs
privés et firmes pharmaceutiques. Welcome to the jungle !
«Le tact et la mesure. Une information loyale, claire et appropriée»
qu’ils disent…
Enfin,
réveillons-nous de ce mauvais rêve. Vivons au jour le jour en
respectant les coutumes. Nous sommes en janvier 2015, tout va bien
dans le meilleur des mondes et tout ira mieux en se serrant la
ceinture de deux ou trois trous. Évidemment juste après des fêtes
durant lesquelles le gavage humain suit celui des oies et canards,
c’est toujours un peu rude car la logique voudrait qu’il faille
plutôt la desserrer mais bon voilà. Alors bonne année à tous mes
petits canards et avant tout, BONNE SANTE !...

