dimanche 5 janvier 2014

Ten years later

Photo du film : Retour vers le futur

10 ans plus tôt, environ

Même cabinet que cette histoire de rate qui s'dilate.

Le Papet entre.

Oui, j’ai décidé de le baptiser comme le tonton de Galinette dans Jean de Florette.
Les senteurs de romarin, le chant des cigales, le soleil ardent, l’art du pointé-tiré d’une folle partie de pétanque à l’ombre des platanes sur la place du village, une splendide Manon ondulant nue sous l’eau de la source. STOP !
Revenons à nos moutons.

Le Papet n’est pas loin de ses 90 printemps et a encore toutes ses dents. Il en paraît 10 de moins, au moins. Grand, sec, le regard comme le pas assuré, endimanché et eaudecologné pour l’occasion, un élégant phrasé, une grande cohérence, toute sa tête le Papet. Il est quand même venu avec son fils, un jeune retraité. Quand tu es petit, tes parents t’accompagnent chez le docteur, plus tard, quand tu retombes en enfance, c’est l’inverse.

Le contact passe tout de suite avec le Papet qui me fait penser à mon Papet à moi. Tu sais, cette génération qui n’a pas usé longtemps ses fonds de culotte sur les bancs de l’école. Allez, jusqu’à 12 ans à tout casser, et qui pourtant sait mieux compter, lire, écrire, parler, penser que toutes ces cargaisons de bacheliers low cost (dont je fais partie hein). Y a des patients comme ça que tu affectionnes dès les premières minutes, presque dès le premier regard. Un peu comme un coup de foudre pour ceux qui y croient. T’y crois toi à l’amour ?

Le Papet c’est ce genre de vieux qui a passé sa vie au cul des vaches, qui a traversé les deux guerres, qui aurait tant à t’apprendre de la vie, à toi le doc qui crois tout savoir mieux que personne sur la vie. Le Papet c’est ce gentil vieux se plaignant rarement comme les autres vieux qui te répètent sans cesse : « Oh vous savez mon brave docteur, c’est pas facile de vieillir ». Ce gentil vieux à qui je n’ai pas besoin de répondre sans cesse ma phrase à la con toute faite : « Oh mais vous savez c’est une chance de vieillir, certains n’ont pas eu cette chance ».

C’est drôle, quand je vois le fils du Papet poser le regard sur son père, j’ai l’impression de voir un père poser le regard sur son fils. Alors, t’y crois toujours pas toi à l’amour ?

Voilà plusieurs semaines que le Papet est gêné par une toux. Il en a connu des toux durant sa vie, alors il sait mieux la décrire que le jeune assistant pneumologue missionné par son chef de service pour faire le cours sur la toux aux jeunes carabins. Le Papet a rarement dérangé le docteur pour une simple toux. Les premiers jours, il a fait comme d’habitude, il a attendu que ça passe. Comme c’est pas passé, il a pris un sirop pour toux sèche, puisque c’est une toux sèche. Toute sa tête le Papet. Puis devant la persistance de sa toux et l’insistance de son fils, il a finalement pris le chemin du cabinet médical en s’excusant dès son arrivée de venir déranger le docteur si occupé par les "vrais malades". Un Ange ce Papet, je te le dis.

Devant la pauvreté de l’examen clinique, la persistance du symptôme, le fils préoccupé, je dégaine la radio pulmonaire. On va rassurer tout le monde comme ça hein (moi compris). Tu vois, c’est pas trop compliqué la médecine.

Putain, bingo, t’as gagné le gros lot, elle pue cette radio. "On va rassurer tout le monde comme ça hein…" que je disais.

Bon, même si on y pense fortement, on ne va pas parler de cancer, il est trop moche ce mot. Tumeur c’est mieux. Tu m’étonnes, ça annonce un peu la couleur (tu/meurs). Non mais t’inquiète pas, y a des tumeurs bénignes, et des tumeurs malignes, ah on est malins nous les médecins. Bon OK, si c’est malin, on va plutôt prononcer le mot carcinome, comme ça personne ne comprend plus rien, on est tranquilles.
Putain ! Fait chier, c’était la première fois qu’on se rencontrait avec le Papet. Et voilà, en voiture Simone, c’est parti pour l’engrenage infernal, pneumo-cancérologue-prise de sang-scanner-bilan d’extension-staff-chimio-repos-vomito-dodo-revomito-troubles neuro-douleurs gastro-arrive plus à faire dodo-trop de bobos-nouvelle chimio…


Quelques semaines plus tard

—Allô le remplaçant du Dr Chouette ?

—Lui-même.

—Bonjour, c’est l’infirmière de l’hôpital local. Vous allez bien ? Vous revoilà parmi nous, c’est bien ça, alors c’est pour quand l’installation ? Vous seriez bien ici. Bon je vous appelle pour un patient du Dr Chouette qui ne va pas bien du tout, c’est bientôt la fin, il est dans l’aile B à la 105. Vous le connaissez peut-être. J’ai dit à la famille que vous passeriez dans l’après-midi.

Entre midi et deux, hôpital local, escalier de l’aile B, tu as déjà deviné qui est à la 105, mais moi je ne le sais pas encore. J’arrive devant la porte. Je frappe. J’entre.

Je ne connais pas cette jeune femme qui se retourne. Par contre ce Monsieur je l’ai déjà vu, manifestement lui aussi à la façon dont il vient me saluer. Ah oui ça y est je le remets, j’ai compris. On a donc la petite fille, le fils, et là dans le lit c’est le Papet.

—C’est bientôt fini n’est-ce pas docteur ? Vous savez, la chimio, il en a bavé. Vous croyez qu’il souffre ? Vous préférez peut-être qu’on vous laisse l’examiner ?

—Euh, ben…

—Oui on vous laisse faire votre travail docteur, viens Amandine.

Je me sens tout con. Je me retrouve seul avec le Papet. Il est inconscient, il respire calmement, les lunettes à oxygène diffusent partout dans la pièce sauf dans ses narines, je les remets en place, histoire de…

Je sors mon stétho et l’ausculte, histoire de…

Je sors mon tensiomètre, histoire de… Histoire de quoi en fait ? Allez doc, range-moi tout ça, personne n’ira raconter que « Ô sacrilège ! Le docteur ne lui a même pas pris la tension »…

Je pose ma main tremblante sur celle du Papet. Les larmes montent. Nan mais ça va pas, ça pleure pas les docteurs, allez, ressaisis-toi mon gars, fais ton boulot ! Mais c’est quoi en fait mon boulot là ? J’ai pas appris ça moi à la fac ? On fait quoi là ? On dit quoi ? On m'avait dit que je serais le médecin de 1er recours, pas celui du dernier... Bon ben on va improviser, le feeling, oh yeah, rock'n roll attitude...


Quelques heures plus tard
 
J’arpente de nouveau les escaliers de l’aile B pour me rendre à la chambre 105. Je frappe et j’entre.

Je pose une dernière fois ma main chaude sur celle du Papet.

Je remplis ce foutu certificat de décès sur lequel je n’ai jamais vraiment su quoi écrire.

Amandine et son père me remercient pour tout ce que j’ai fait, alors que je n’ai quasiment rien fait.


10 ans plus tard, environ

Je me pose régulièrement la question : « Et si je n’avais pas prescrit cette radio ? »

Ben tocard, un autre l’aurait fait, et ta réputation était faite. Ah le tout jeune remplaçant, tu vois, il a pas fait la radio, on a perdu du temps, on aurait pu le soigner plus tôt le Papet, on aurait pu le sauver ça s’trouve.

Et si le sauver avait justement été de ne pas faire cette radio ? Ou plutôt, et si on avait juste fait cette radio sans l’engrenage infernal qui s’en est suivi ? Sans tous ces protocoles incompréhensibles, insupportables, indigestes de chimiothérapie, le Papet n’aurait-il pas mieux vécu et un peu plus longtemps ? A son âge, le jeu en valait-il la chandelle ? Et si et si et si y a qu’à faut qu’on… Non mais je me pose juste cette question, je ne veux surtout pas dire qu’il ne faut jamais faire d’examen ni jamais traiter, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Doucement. Mais parfois, ne faut-il pas lever la tête du guidon et réfléchir avant d’agir ?

Si être médecin c’est prendre en charge un symptôme pour débusquer et traiter coûte que coûte une pathologie, alors j’ai tout bon, 20/20. Toux persistante=radio=cancer=chimio, voilà, le job est fait et pis on meurt tous, faut bien mourir de quelque chose.

Mais si être médecin c’est prendre en compte la particularité d’un patient et tenter de préserver sa qualité de vie, alors je crois qu’on peut se poser cette question. Tu me diras que oui bon ben ça, ça vient avec le temps, c’est l’expérience et ça se fait déjà. Bofbof. Un peu d’accord mais pas que. Pendant 10 ans, on apprend au futur médecin à agir, à prescrire à tout va. Et si on lui apprenait à réfléchir ? Et dans certaines situations avec bien entendu l’accord du patient et des siens qui auront tous eu une information éclairée comme ils devraient toujours l’avoir, lui apprendre à ne rien faire ? Je n’ai pas la réponse mais parfois mieux vaut se poser certaines questions que vouloir à tout prix trouver la bonne réponse.

PS : Il y a longtemps que je cogite la rédaction de cette histoire, mais c’est ce billet poignant du fils du Dr Sachs qui m’a mis un coup de pied au derch pour m’y coller. Ce genre de doc honore la profession. Merci Sachs Jr ;-)







lundi 16 décembre 2013

La papamobile, à son âge OK, mais la mammobile, à cet âge ?


Ne t'inquiète pas, je n'ai pas prévu ici de parler "religion". Quoique, en fonction de notre paroisse, tu vas voir qu'on n'est pas tous logés à la même enseigne, et que certains sont "mieux protégés" que d'autres... Et même qu'ils peuvent bénéficier de trucs gratos plus tôt que les autres, les chanceux ! En fait, tu verras qu'il s'agit de chanceuses... N'oublie pas qu'ici, j'utilise très souvent la dérision. Ne l'oublie surtout pas.
 
Alors donc.
Ce matin même, j'arrive au boulot, je gare ma caisse et que vois-je ?
Un semi-remorque tout de rose vêtu qui attire mon attention.
 
Car ce matin dans la commune où je bosse, les femmes pourront bénéficier du dépistage du cancer du sein, au sein de la jolie mammobile* rose qui sillonne le département un peu comme le truck de Jamy et Fred dans "C'est pas sorcier". La mammobile roule ainsi de communes en communes dont les maires ont eu la bonté de payer ce dépistage à leurs administrées. Ah oui, les salauds de maires qui ne payent pas la dîme ne verront pas le joli camion rose sur le parking de leur mairie. En gros, on pourrait penser qu'ils se foutent complètement  que leurs administrées se tapent un cancer du sein. Ben quoi ? Si on veut aller au bout de cette logique, c'est un peu ça non ? Tu sais moi, je suis un peu con, je réfléchis pas beaucoup, excuse vieux.
 
Bon, soyons sérieux 30  secondes.
Officiellement en France, le dépistage du cancer du sein c'est une mammographie tous les 2 ans entre l'âge de 50 et 74 ans, chez la femme... (les 3 derniers mots, c'est soit pour te faire sourire, soit pour si tu suis pas)
 
Donc ça, c'est la règle. Alors on pourrait vraiment penser que les maires qui ne font pas venir la mammobile dans leur commune, y sont vraiment pas gentils.
Eh les maires pas gentils ! Faites gaffe c'est bientôt les élections. Gniark Gniark !!!

Mais en fait, c'est plus compliqué que ça parce qu'à côté du message officiel, on entend de plus en plus un autre son de cloche (pape, religion, tu piges toujours) au sujet de ce dépistage. Bon, je ne vais pas en rajouter une couche mais des choses très intéressantes peuvent être lues ici :
 
-chez Doc du 16
-chez Rachel Campergue (qui a écrit le livre "No mammo ?")
-chez La Crabahuteuse (A quién hago un besito)
-chez Hippocrate et Pindare (un blog que j'aime beaucoup)
-chez Kalee (vraiment un billet qui vaut le détour)

Et il y en a bien d'autres, la liste serait longue mais voici ceux que j'apprécie et que je voulais partager.

Donc aucun intérêt que j'ajoute ma sauce.
Non moi, c'est un autre truc qui m'a interpellé.

Voici la photo de cette fameuse mammobile :

 
Bon, ça t'interpelle toi aussi ? Rassure-moi.
Lis bien ce qui est écrit sur le camion rose, oui, oui, c'est pas un photo montage, y a aucun trucage.
Donc tu vois, en France il y a des recommandations discutables mais officielles. Puis en fonction de ta paroisse, il y a des pratiques qui font que tu peux "bénéficier" "gratuitement" du dépistage du cancer du sein dès 40 ans.
Alors moi, je sais plus si je te l'ai déjà dit mais au cas où, je te le répète : je suis un peu con, je réfléchis pas beaucoup. Excuse vieux.
Mais je suis volontiers preneur de tout ce qui peut justifier, argumenter, prouver l'intérêt de cette chose.
Et si tu me crois pas que c'est vrai cette histoire, alors il te suffit d'aller jeter un œil sur le site de l'association en question : ici

 
Et si t'es le responsable de cette association, ne t'énerve pas, je ne fais que poser une question et demander des justifications, scientifiques si possible.
 
Joyeux Noël !
 
*Pour les coincés du c.. de la langue française qui préfèrent parler de la forme pour mieux esquiver le fond de ce post, je sais qu'il est d'usage de dire "UN mammobile", comme on dit UN playmobil haha ! Mais là j'ai intentionnellement écrit  UNE mammobile parce que ça sonne mieux à mes oreilles, parce que c'est rose, parce que c'est pour les femmes, et tout et tout, alors je persiste : LA papamobile versus LA mammobile voire mamamobile pour la Crabahuteuse. (ajouté le 20/12/2013)




 

jeudi 12 décembre 2013

Étrangitude


Je te préviens, ce qui suit va peut-être faire un peu trop dans le « guimauves et violons » à ton goût.

Voilà, t’es au courant.

Mais ça se terminera aussi avec un petit point/g rageur.


Avant avant-hier :

Je suis un bébé-médecin, mieux connu sous le nom de carabin. Je fais mes premiers pas maladroits, blouse ouverte, stétho en or qui brille. Je ne suis pas le seul, on est plutôt nombreux comme ça, à relever le col de notre blouse que l’on garderait 24/24 histoire de bien montrer qu’on sera un jour médecin, même qu’on l’est déjà un peu-beaucoup-passionnément-àlafolie. Et à se la tchatcher dans les couloirs de l’hosto alors qu’on sait très grossièrement sur le bout des doigts à peine trois fois rien. Moi carabin, enorgueilli à vie de ne pas avoir été cisaillé par le numerus clausus FRANçais, formé dans une faculté de médecine FRANçaise, dans un CHU FRANçais, couronné un jour d’un diplôme de médecine FRANçais, trop la classe mec !

Allez, c’est parti. En plus, premier stage au bloc op’ mon pote ! Alors, ça calme hein ! Et attends, bloc de chirurgie cardiaque ! S’il vous plaît ! Pas le petit bloc de mes deux pour les ongles incarnés. Donc de quoi relever encore bien plus haut le col de ma blouse ouverte et faire briller de mille feux mon stétho (que je ne sais pas utiliser) en disant à voix très très très HAUTE (surtout au moment où passe une minette de 2 ou 3ème année ou une jolie élève infirmière), chewing-gum à la bouche, clope éteinte à la main, l’autre main fixée sur la boucle de ma ceinture : « Ouais today au bloc on a fait une mitrale et un triple pontage, NOUS ! ». (En vrai, moi, j’ai rien fait. J’étais habillé comme un schtroumpf et simplement planqué dans un coin derrière le champ opératoire à regarder tout en priant Dieu, Allah, Asclépios, Athos, Porthos et tous les autres, nom de Zeus, pour qu’on ne me pose aucune question d’anatomie ou de physiologie cardiaque mais chut, préservons le mythe.) Et voilà ce que j’ai vu.

J’ai vu tes mains de géant gantées de latex plonger dans une cage thoracique pour réparer ce petit truc plutôt utile et même indispensable qu’est le cœur. J’ai vu tes longs doigts jouer minutieusement avec les fils comme ceux d’un virtuose dansent sur les cordes de sa guitare pour obtenir la note parfaite, le meilleur son. Tu parlais peu, tu semblais concentré mais détendu, une douce musique sortait d’un vieux radiocassette. Sous cet accoutrement stérile de bloc te camouflant de la tête aux pieds en passant par le bout des doigts, il y avait bel et bien un artiste dont je n’avais pas encore réussi à croiser le regard. Un grand artiste qui œuvrait là devant moi planqué derrière mon champ.

Opération terminée, tu jettes tes gants de latex, et là je vois…

Tu quittes le bloc en blaguant, je perçois mieux ta voix et ton accent, et là j’entends…

Je sors à mon tour et je te suis. Derrière cette impressionnante armoire à glace, je suis transparent, insignifiant. Mais j’observe ce qui émane de ce corps de géant, la bonté de ton regard, la douceur de tes paroles. Tu as le cœur sur la main, pour un chirurgien cardiaque ça tombe bien. On sent que tu es passionné par ton métier. On voit que tu aimes les patients, que tu aimes les gens. Pourtant, certains ne te le rendent pas forcément, et refusent formellement que tu les opères, que tu les touches, au cas où tu les salisses. Tu en rigoles… J’imagine qu’au plus profond de ta carapace, quelques larmes s’échappent discrètement.

Il me suffit de t’écouter parler en fermant les yeux pour aussitôt t’imaginer au milieu des tiens là-bas si loin où il fait si chaud. Tout à l’heure en revanche sous tes gants de latex blanc, je n’imaginais pas cette peau noire, si noire…

Bel Africain.

Le lendemain, c’est un autre artiste qui entre en piste. Il est beaucoup plus fin, plus petit, plus discret, tout aussi calme, passionné et doué. Sa peau est beaucoup plus claire que la tienne, quasiment aussi claire que la mienne. Normal, lui il est du Nord…

Du Nord de l’Afrique.

Le vieux lion qui règne en maître incontesté sur le service rôde ici jour et nuit. Probablement à l’affût de son futur successeur puisque les rumeurs en provenance des quatre coins de l’hospice le disent sur le point de tirer sa révérence.

Vous auriez l’un comme l’autre, toi le grand Noir Africain, toi le petit Maghrébin, les épaules et les compétences pour assumer la fonction, mais… Tu m’as compris. Pas besoin de dessin…


***

Avant-hier :

J’ai grandi. Mes pas sont légèrement plus assurés, ma blouse s’est raccourcie, mon col est moins relevé, mon stétho est au chaud dans ma poche, à côté de mes nombreux pense-bêtes... Je suis un ado-médecin mieux connu sous le nom d’interne. Je n’en mène pas large parce que j’entame mon premier semestre et le chef de service que je viens de rencontrer en tête à tête dans son bureau n’a pas l’air commode. Je ne tchatche plus dans les couloirs de l’hosto alors que j’en sais un tout petit peu plus que trois fois rien. Car franchement, je flippe. Tout se passe finalement plus que bien. Trois personnes formidables me prennent la main, m’accompagnent, me soutiennent. Elles reprennent mes conneries à temps, sans moquerie ni humiliation, avec douceur et respect. Parmi elles, trois femmes. Parmi ces trois femmes, deux médecins assistantes, l’une portant les couleurs d’Haïti, l’autre un fabuleux mélange des couleurs de la France et du Sénégal. Et enfin la troisième, ma collègue interne (AFS*) depuis plusieurs années dans le service, un pilier arrivé du Cameroun. Le chef leur fait toute confiance, pourtant c’est un dur à cuire. Ce sont elles qui assurent une grande partie de ma formation. Un jour, je me rends compte que de nous quatre, alors que deux d’entre elles sont déjà médecins, c’est quasiment moi le mieux payé…

Les semestres s’enchaînent. Je grandis encore, avec mes compagnons de galère. Je rigole avec ce joyeux groupe d’internes (AFS*) haïtiens dont un membre est toujours prêt à te reprendre une garde parce que toi ça te fait chier tandis que lui ça lui permet d’arrondir grandement sa fin de mois. Cuba a aussi son représentant, tout comme le Mali, et le Maroc.

Puis me voilà aux urgences. Je suis un grand ado-médecin, pas super loin d’être un adulte-médecin. J’ai même quelques bébés-médecins avec moi : des externes. Parmi eux, un type qui a au moins deux fois mon âge, au moins. Il vient de Syrie. Là-bas dans son pays il était chirurgien. La seule chose que je peux lui apprendre moi, quelques notions de français. Tout ce qui est du domaine des urgences chirurgicales, c’est lui qui m’aura tout appris, tout montré. Une plaie carrément moche dont je ne sais que faire, je l’appelle au secours. Un type « sous mes ordres », au moins deux fois mon âge, au moins 10 000 fois plus compétent que moi dans son domaine, payé peut-être ¼ de mon salaire…
 


***

Hier :

Je suis un vrai docteur enorgueilli à vie de ne pas avoir été cisaillé par le numerus clausus FRANçais, formé dans une faculté de médecine FRANçaise, dans un CHU FRANçais, couronné d’un diplôme de médecine FRANçais. Après quelques années éloigné de l’hôpital, je me lance le défi de retourner y exercer. Malgré mes trois années d’internat et mes huit années d’exercice de la médecine derrière moi, j’ai l’impression de revenir au stade de mon premier semestre d’interne. Je n’en mène pas large pour ne pas dire que je flippe carrément. Première garde hospitalière en tant que vrai docteur, putain, je suis trop con, pourquoi je me suis lancé ce défi ? Mama Mia ! Le pédiatre d’astreinte ce soir, je le connais. C’est un de ces internes haïtiens avec qui je rigolais à l’époque, il y a 10 ans. Putain 10 ans déjà. Il est toujours là, fidèle au poste, après avoir gravi quelques échelons. On parle de nos souvenirs, de nos connaissances communes. On plaisante. Lui, il a passé tous les examens, toutes les équivalences, il a tout réussi, même le concours de praticien hospitalier, il est brillant. Il a un contrat minable renouvelé tous les 6 mois. Un jour peut-être, il sera titularisé, peut-être… La majorité de ses compatriotes ont passé d’autres équivalences et exercent aux États-Unis, au Canada. Des types et des nanas brillants, y a pas d’autres mots.

J’enchaîne les gardes, je flippe un peu moins mais quand même, je flippe. Et il y a toi. Lorsque je suis arrivé dans le service, je n’ai pas compris de suite qui tu étais, d’où tu venais. Discrète, très polie, ton arrivée dans le service précédait la mienne de quelques semaines seulement. Nous nous sommes retrouvés de garde ensemble. Nous avons fait plus ample connaissance la journée dans le service. Au fil du temps, de simples confrères nous sommes devenus de bons collègues, puis rapidement de très bons amis. Alors j’ai prié pour tomber le plus souvent possible de garde avec toi. Ta disponibilité et tes compétences lorsque je doutais. Les blagues et nos fous rires durant les moments de calme. Nos discussions plus profondes sur la médecine, les rapports humains et la vie en général. Oui, de vrais amis. Mes yeux ébahis lorsque tu me racontais tes études médicales à Madagascar. Les incroyables histoires, les cas que tu as rencontrés, tout ce qui a probablement contribué à développer chez toi ce formidable sens clinique. Grâce à toi, j’ai continué à apprendre. Tu bossais autant que moi, tu étais plus compétente que moi dans ton domaine, c’est toi que l’on appelait lorsqu’un accouchement tournait mal et qu’il fallait réanimer le nouveau-né. Tu avais quasiment tous les diplômes requis, toutes les équivalences. Tu étais payée deux fois moins que moi…



***


Aujourd’hui :

Mon petit pays chéri d’amour, concernant ma petite gueule, je ne peux qu’être reconnaissant envers toi. Car c’est grâce à ton système scolaire public et égalitaire que des petits gars pas forcément issus du sérail ni du camp des fils à papa, montés de leur campagne ou descendus de leur HLM peuvent prétendre devenir toubib un jour. Alors pour ça, je m’incline pour te remercier. Et j’aimerais profondément que ça continue dans ce sens…

Voilà.

Maintenant que c'est dit, je me relève, une main sur le cœur, pour ajouter cela :

A vous tous médecins étrangers venus des quatre coins de la planète, j’ai envie de vous dire un grand MERCI. Je n’ai aucun chiffre, aucune donnée, aucune étude, mais parfois j’en ai marre de ces chiffres et de ces études, et sur ce thème-là, je m’en tape. Alors ce que je vais dire ici n’est que supposition et subjectivité. Mais mon « MERCI » est sincère. Merci d’avoir contribué à la formation d’un médecin FRANçais. Sans vous je ne serais sans doute pas le même médecin aujourd’hui. Merci de tenir les murs de nos hôpitaux FRANçais car je ne serais pas étonné que sans vous, ces murs s’effondreraient les uns après les autres alors qu’une grande partie d’entre vous est payée à coups de lance-pierre pour ne pas dire qu’elle est exploitée. MERCI encore.

Ma main toujours sur le cœur, je me permets de lever le poing serré en ayant la délicatesse de laisser mon majeur bien au chaud avec ses quatre petits copains pour terminer ainsi :

Je suis sincèrement désolé de l’hypocrisie de mon pays, qui dépeuple les vôtres de leurs médecins, tout en faisant des économies sur vos salaires et sur les étudiants qu’il n’a pas besoin de former.

Je ne nie pas qu’il y a ici ou là quelques difficultés avec certains médecins étrangers, mais je serais étonné qu’il n’y en ait jamais avec certains médecins FRANçais… Alors je voulais simplement rééquilibrer les choses en apportant ce regard-là sur les médecins étrangers que moi j’ai eu la chance de croiser.

Je conclurai par deux dates que chacun pourra interpréter à sa façon :

-1971 : mise en place du numerus clausus (on limite le nombre d’étudiants en médecine dans les facultés de France, ce qui peut s’entendre).

-à partir de 1972 : se succèdent les procédures d’autorisation d’exercice de la médecine pour les médecins titulaires d’un diplôme étranger hors Espace Économique Européen.

Probable pure coïncidence…

Encore une fois :

Misaotra, mèsi, nahom, chokrane, multumesc, jërëjëf, I ni ce, gracias, merci !
 
 

Le titre de ce billet :

Je ne sais pas si le mot « étrangitude » existe, ni ce qu’il signifie. J’ai simplement souhaité faire un clin d’œil (très certainement maladroit et alors ?) au concept de « négritude » d’Aimé Césaire. Césaire, tout récemment Jacquard puis Mandela il y a quelques jours, ces derniers temps, les rangs se sont bien dégarnis. Espérons que quelque part la relève se prépare, car il y a encore, toujours et malheureusement du taf pour ces Grands Hommes.
 
*Attestation de Formation Spécialisée
 
 
"Poul ka couvé zé ba kanan, mé yo pa ka alé an dlo ansamn"

mardi 3 décembre 2013

"J'ai la rate qui s'dilate..."



Flash-back.
 
Fin d’été, journée plutôt calme, esprit serein.

Je ne te connais pas, alors avant d’aller te chercher, j’ouvre ton dossier informatique pour en savoir plus. Histoire de voir en gros où je mets les pieds, de quoi il va en retourner. Non, M’sieur Gaston, je ne te connais pas. Pourtant j’essaie déjà de m’immiscer dans une partie de ta vie. T’inquiète pas M’sieur Gaston, c’est pas de la curiosité, juste de la bienveillance.

Apparemment, le médecin que je remplace ne te connaît guère plus. D’après le logiciel, une consultation cinq ans plus tôt pour trois fois rien.

Bon, très bien, ça me va. Les trucs compliqués avec plein d’antécédents partout dont des noms de maladie de TrucBiduleChoseInconnueAuBataillonACoucherDehors que je suis obligé d’aller fouiner sans trop le montrer pour savoir ce que c’est sans avoir l’air trop con déjà que je ne suis que généraliste, ça me donne mal à la tête. (Je sais qu’elle est longue cette phrase mais je l’aime bien comme ça, na !).

Donc un type de la cinquantaine passée, sans antécédent, qui ne va jamais chez le toubib, ça ne devrait pas être grand-chose. Je me lève, je sors du bureau, je me dirige vers la salle d’attente, comme d’habituuude (ceci n’est pas un clin d’œil à Cloclo mais à Matthieu Calafiore, un doc qui mouille la chemise pour l’enseignement de la médecine générale). J’ouvre la porte. Tu es là, debout, à observer les affiches murales, accompagné par le son de la pompe de l’aquarium dans lequel deux poissons rouges nagent en rond. Si tu attends là debout M’sieur Gaston, ça confirme ce que je pense, tu n’as pas bien grand-chose de méchant. Quand t’as un truc gravos, ça fait mal, ça saigne, ça arrive à peine à marcher les trucs gravos. Tu me regardes, je te tends la main en t’invitant à te diriger dans le bureau de consultation. On s’assoit.

Tu m’expliques ce qui t’amène. Tu poses tes mains sur ton bide légèrement bedonnant en m’informant que tu fais de la diverticulose. Tu grimaces un peu en appuyant sur la région épigastrique. C’est la première fois que je te vois, je ne sais pas comment tu es habituellement, mais j’ai l’impression que tu es fatigué même si tu souris. On échange quelques mots, le transit, la digestion, l’appétit, etc… Tu me reparles de ta diverticulose que tu sors de je ne sais trop où. Tu me sers ce diagnostic sur un plateau, alors moi, intérieurement, ne voulant pas te contredire, tout en chantonnant ces paroles célèbres « J’ai la rate qui s’dilate… », je prépare déjà l’ordonnance que je te ferai pour ce que j’appelle des douleurs abdominales d’allure banale, et qui ponctuera notre rencontre. Un problème, une solution…

 
Tu te déchausses. On se lève en même temps. Et avant de te diriger vers la table d’examen, tu ajoutes que ça te brûle dans la carlingue en tournoyant ton poing serré en regard de ton sternum. Tu te forces à toussoter histoire de me prouver ce que tu avances. Puis tu précises que c’est probablement ton fiston qui va retenter sa deuxième première année de médecine qui t’a refilé sa bronchite. Intérieurement, je réfléchis à ce que je vais ajouter sur ton ordonnance pour ta soi-disant bronchite. Deux problèmes, deux solutions…


Tu t’allonges et on échange sur ton fiston qui tousse depuis une semaine. Il t’attend patiemment dans la voiture garée sur le parking du cabinet. Il bosse ses cours, pour le concours chaque minute compte…

 
Comme tu viens principalement pour ton ventre, c’est par là que je débute mon examen. Je pose mes mains, je palpe chaque cadran, c’est souple, ça ne déclenche pas de douleur particulière. Pas de frisson, pas de fièvre, ça ne semble vraiment pas bien méchant. Les "pas de ceci, pas de cela" sont importants en médecine. C’est donc bien ce que je disais, des douleurs abdominales d’allure banale. Je le sais mieux que toi, je suis médecin tout de même. Un antispasmodique devrait faire l’affaire.


Bon M’sieur Gaston, tu m’as parlé de bronchite. « J’ai la rate qui s’dilate, j’ai le foie qu’est pas droit… ». Ce qui est certain, c’est que je ne t’ai pas entendu tousser une seule fois à part lorsque tu t’es forcé à le faire. Je n’y crois pas à ta bronchite, pas plus qu’à ta diverticulose d’ailleurs. Je pense vraiment que tu n’as pas grand-chose. D’un autre côté, consulter pour le moindre pet de travers, ça ne semble pas être ton genre. Alors que viens-tu réellement faire ici ? T’en as plein le dos au boulot et tu vas me réclamer un arrêt ? Ou alors c’est au pieu que ça ne va pas fort avec la mère du fiston ? Ben quoi ? Avant-hier on me l’a faite celle-là. Un type de ton âge s’est pointé avec des sensations bizarres dans le creux de sa main. J’ai tout regardé, devant, derrière, entre les doigts, les pouls, les réflexes, etc… sauf les lignes parce que je sais pas faire. Et rien. Rien de rien. Je séchais grave. La consultation allait se terminer comme ça, tous deux insatisfaits. Le type m’a finalement avoué ne pas avoir de problème avec sa main, puis très gêné, il m’a indiqué que son vrai souci se situait sous la ceinture. Pas toujours facile à introduire ce genre de truc faut dire. Donc toi, ça se trouve c’est pareil. Depuis le début tu m’embarques partout sauf là où tu devrais. On va finir par faire fausse route voire se foutre dans le fossé. Bon, puisque tu es là, et que tu ne viens jamais chez le médecin, on va écouter un peu dans ta carcasse des fois qu’elle ait des choses à dire, puis prendre ta tension, puis regarder un peu tout ça quoi.


Fin d’été, journée plutôt calme, pas un chat dans la salle d’attente, le téléphone ne sonne pas, esprit serein. « J’ai les hanches qui s’démanchent, l’épigastre qui s’encastre, l’abdomen qui s’démène, j’ai l’thorax qui s’désaxe, la poitrine qui s’débine… »
 

Je pose mon stéthoscope sur ta poitrine, ça bat. Tant que ça bat, ça va. Mais ça bat vite là-dedans M’sieur Gaston dis donc ! Le stress de la blouse blanche ? Vraiment ça bat vite ! Et surtout, ça souffle ! Pas le petit souffle sournois que tu te demandes si c’est le cœur ou ton imagination. Non, là, y a pas à chier, y a un souffle du tonnerre que même le fiston qui révise son concours P1 dans la bagnole entendrait. La diverticulose ? Qu’est-ce qu’elle vient foutre ici la diverticulose de mes deux ? C’est quoi ce bordel ? Bon, restons calme et serein. C’est un souffle ancien, et tu as oublié de m’en parler, voilà tout, on ne va pas en faire tout un fromage. « J’ai les reins bien trop fins, les boyaux bien trop gros, j’ai l’sternum qui s’dégomme, et l’sacrum c’est tout comme… »

Putain, non, on ne t’a jamais parlé de souffle, et t’as pas plus de bronchite que de diverticulose, ça te brûle vraiment dans le caisson depuis deux-trois jours, surtout quand tu fais des efforts. Putain, il est où l’électro ? Les fils, c’est dans quel sens déjà ? Le Rouge, Red, Right ! Yes ! Le vert au pied, ouais le vert c’est le gazon, c’est en bas. Le jaune, la couleur du soleil, en haut, à gauche puisqu’à droite c’est le Rouge-Red-Right. Y reste plus que le noir, fastoche. Oh pis les ventouses, elles tiennent pas les ventouses sur ton torse tout poilu ! Et y a des putains de nœuds dans les fils. Le temps que je perds à te faire cet électro, mais si je le fais pas, le toubib du SAMU, y va penser quoi ? Y va se foutre de ma gueule (quand j’suis stressé, j’dis beaucoup de gros mots, désolé).

Y a du papier là-dedans au moins pour imprimer l’électro ? C’est comme à la caisse du supermarché, quand t’es pressé, y a plus de papier ! (Aux chiottes aussi ça le fait des fois). Allez, arrête de déconner, c’est pas drôle là. Tout est branché, on peut y aller. Le tracé sort. Oh parbleu ! Oh pardee* ! « J’ai les cuisses qui s’raidissent, les guiboles qui flageolent… »

-Allô le 15, j’ai vraiment besoin de vous. Pardee* pour sûr j’vous jure que j’ai besoin de vous là tout de suite maintenant. J’avoue que je suis souvent très nul pour vendre mon patient, je l’ai même avoué il y a quelques mois : ici avec cette question ironique : Se former à la vente pour être un bon médecin ? , mais là s’vous plaît, vous pouvez venir en mettant le giro et le pimpon, magnez-vous le cul bordel !

 
Fin d’été, le calme précédait la tempête, esprit pas du tout serein, j’ai chaud dans la tête, je transpire, je flippe, mais faut pas le montrer, chut ! « Les rotules qui ondulent, les tibias raplapla… »

 
-Eh fiston ! Lève le nez de tes cours de médecine et viens par ici faut qu’on cause du padre. Tiens, prends mon stétho et écoute. C’est ce qu’on appelle un souffle cardiaque. Le padre ou le father si tu préfères, bref, M’sieur Gaston va devoir aller à l’hôpital, c’est sérieux. Le SAMU va bientôt arriver. Je vous préviens tous les deux, ça impressionne toujours quand les cow-boys en salopette blanche débarquent. Mais ça va aller, c’est sérieux, mais tout va bien se passer.

 
Le SAMU arrive. Ouf de chez ouf de soulagement. J'ai envie de les embrasser. Tous sans exception. Même l'ambulancier aux grosses paluches et aux longues moustaches tombantes. Un peu de retenue tout de même. Je tends la main à mon confrère chef des salopettes blanches. Je me prends un vent (c’est loin d’être tout le temps comme ça, amis urgentistes je vous aime, mais parfois ça arrive, et c’est comme ça que ça s’est passé ce jour-là). Je lui explique le pourquoi du comment de mon appel avec mon petit bout de papier ECG tout froissé à la main. Il ne me calcule pas. Il est concentré sur son patient qui n’est plus le mien. Je ne suis plus acteur, mais simple spectateur. Dépossédé de mon statut, de « mon » patient. La prochaine fois, je mettrai une salopette tiens ! Parce que même si on dit tout le temps le contraire, l'habit fait quand même un petit peu le moine, dans la vraie vie.


Enfin, il me regarde furtivement. Il est sur le point de m’adresser quelques mots (si, si, je le sens) :

-On l’embarque ton patient, il fait un infarct. (Ben je sais, c’est un petit peu pour ça que je vous ai appelé M’sieur l’chef des salopettes. Je me suis peut-être mal exprimé au téléphone, désolé). Allez, on y va, salut.

 
-Au revoir et merci. Bien confraternellement. (J’vous tends pas la main M’sieur parce que deux vents dans la journée, ça fait une tempête).

 
Le lendemain, comme je sais que personne ne m’en donnera, je pars à la pêche aux nouvelles M’sieur Gaston. Tu as été transféré au grand CHU pour te faire opérer en urgence par les grands docteurs. Tu as fait un gros infarctus avec une rupture septale (un trou dans la paroi du milieu du cœur) d’où le gros souffle. « Je fais de la diverticulose et mon fils m’a refilé sa bronchite » que tu me disais petit saligaud de cachotier…

 
Quelques semaines plus tard, me revoilà à remplacer dans le même cabinet et toi, te revoilà à consulter dans le même cabinet. Tu as mal au cœur… Ah, je vais peut-être tout de suite commencer par le bide alors… Je commence à te connaître M’sieur Gaston… Même pas besoin de regarder dans ton dossier informatique.

 
Parfois, ça ne tient vraiment qu’à un fil. Cette histoire aurait vraiment pu se terminer autrement. Parce que  parfois, on n’est pas connecté, ou seulement un peu moins, comme je l’avais relaté ici lorsque ce soir-là j'avais été le roi des losers.

 
Imagine le tableau si ça avait commencé comme ça :

 
Rude hiver, salle d’attente pleine à craquer de grippés, le téléphone sonne à tue-tête, moi-même je suis bien pris et j’en ai plein la tête, les yeux qui brûlent, le nez comme les oreilles bouchés, le cerveau embué. « J’ai le nez tout bouché, l’trou du cou qui s’découd, et du coup voyez-vous, j’suis gêné pour parler… ». Et ma femme qui vient de se casser. Pourquoi t’es partie ? Je t’aime. C’est pas fini. Non. J’suis sûr que tu vas revenir. Allez reviens, me laisse pas crever de chagrin là, tout seul comme un vaurien. Laisse-moi au moins voir les gamins. J'étais fort minable, nous étions formidables...


Bon je noircis vraiment le tableau, mais imagine ce patient-là dans ce contexte-là avec un médecin préoccupé par dix mille autres trucs… Et le patient qui lui présente les choses ainsi : « J’ai la rate qui s’dilate…»


Certains pensent que les médecins généralistes ne sont là en gros que pour s'occuper des #NezQuiCoulent et faire des #Certifalacon. Soit. Très mauvaise caricature non ? Moi je n'oserais jamais dire par exemple que les banquiers ne sont là que pour faire du fric et encore moins que les assureurs sont tous des voleurs. Ben non, quand même, voyons... Sans trop se monter le bourrichon, moi je trouve que cette histoire illustre à la fois la difficulté et la beauté de l'exercice de la médecine générale. Savoir entrer en connexion, ne pas partir bille en tête sur ta première hypothèse, glaner un mot, un signe, une attitude qui fait que tu changes ton fusil d'épaule, que tu rattrapes le tir. Avoir cette petite veilleuse dans un coin de la tête qui te dit "Eh mon gaillard, au milieu de ces #NezQuiCoulent et ces #Certifalacon, peut se cacher un vrai malade qu'il serait préférable de ne pas louper dacodac ?". Trouver le juste milieu entre cette discrète petite veilleuse et la terrible angoisse que tu communiques maladroitement au patient, et que tu apaises en dégainant la mitrailleuse à examens complémentaires inutiles voire dangereux.


Honnêtement, M'sieur Gaston, j'étais à deux doigts de te laisser repartir paisiblement avec un antispasmodique à la noix, faussement rassuré. Le fiston t'aurait alors retrouvé dans un triste état. Il aurait peut-être raté une nouvelle fois son concours d'entrée en médecine et ne serait  sans doute jamais devenu cardiologue (ça c'est pour le côté romanesque, c'est carrément du pipeau en fait mais ça le fait hein !). Pourtant M'sieur Gaston, celui qui t'a marqué, c'est le Doc à la salopette blanche avec ses gestes sûrs, son équipe sous ses ordres, sa parole ferme. Et celui qui t'a complètement scotché, c'est le grand chirurgien du grand CHU qui t'a brillamment opéré, avec son armée silencieuse de 15 blouses blanches à sa botte lorsqu'il te rendait visite chaque matin après ton intervention. Je te comprends M'sieur Gaston. Parce que ben ouais en fait, je l'avoue, j'avais un peu l'air con moi avec mes fils emmêlés, mes poires qui ne tenaient pas, et cet ECG que j'ai regardé comme si j'en n'avais jamais vu. Ben ouais M'sieur Gaston, des infarctus, y en n'a pas tous les quatre matins dans un cabinet de médecine gé, surtout des comme les tiens qui ne se présentent pas comme dans les bouquins. Ouais M'sieur Gaston, j'étais pas trop à l'aise quand j'ai appelé le 15, je n'ai sûrement pas dit d'une voix assurée tous les mots-clés comme y faut qui te rapportent un max de point à l'internat. Et quand les types du SAMU sont arrivés, je suis vite passé du statut de Docteur à celui de petit stagiaire qui sait rien faire à part regarder sans broncher. Ouais, c'est vrai M'sieur Gaston. J'aurais peut-être dû faire ci, ou faire ça, dû dire ci et pas ça. Ben ouais, et si et si et si. Mais quand même M'sieur Gaston, aujourd'hui, t'es bel et bien vivant et si t'as pu voir briller ce grand chirurgien, j'y suis un tout petit peu pour quelque chose non ?


L'exercice de la médecine générale est beau, difficile, et rend humble.


*Je sais que pardi ça s'écrit : pardi, mais là j'ai écrit Pardee parce que c'est le nom d'un tracé qu'on peut voir à l'électrocardiogramme et qui signe un infarctus du myocarde (j'la fais courte et simple pour que tu comprennes si t'es pas toubib)



vendredi 8 novembre 2013

Toubib or not toubib ?

 
 
Voici donc une jolie courbe qui malheureusement ne représente pas l’évolution du chômage dans notre pays de 1900 à nos jours, non pas du tout. Mais ne perdons pas espoir… Cette courbe m’a beaucoup intéressé, j’espère qu’elle aura cet effet sur toi également. Perso, je trouve que pour avancer, il faut savoir jeter des petits coups d’œil dans le rétroviseur de temps en temps, ça permet de se remettre dans la bonne trajectoire.
 
Donc cette courbe ?
 
Il s’agit en fait de l’évolution de la mortalité infantile en France depuis 1900. Ainsi, en 1900, sur 1000 naissances, environ 160 enfants mouraient durant leur première année. De nos jours, ils ne sont plus que 3,8 environ. Pas mal non ? Ah, je sais qu’en France on est des râleurs donc juste pour discuter, ce taux est de 136 pour 1000 naissances en Afghanistan. Alors je sais pas toi, mais moi, je trouve que c’est une sacrée chance de naître en France. Et dès que j’ai vu cette courbe, moi, toubib, je me suis dit : « Putain, quand même, nous les toubibs on est trop forts ! ». Oui je l’avoue, face à cette baisse permanente de la mortalité infantile, j’ai voulu mettre du toubib, du médoc, de l’antibio, du vaccin partout pour l’expliquer. Alors jetons un petit coup d’œil dans le rétro, histoire de prendre conscience de notre place, de relativiser un peu en fait, voire si cela est possible de tirer un peu d'humilité de cette courbe.

On va commencer par la diviser cette courbe en 2 périodes, avant et après 1950.

De 1900 à 1950 :
 
On voit une descente de 160 à 50 décès pour 1000 naissances, soit un taux de mortalité infantile divisé par 3. L’histoire est belle, sauf que… sauf que cette descente a connu 2 remontées qui correspondent aux 2 guerres mondiales. Tu vois, naître en France, ou dans un pays en paix, c’est bien hein.
 
Alors, où mettre les médocs, les antibio, les toubibs là au milieu ? Parce qu’en fait, c’est à partir de 1950 que sont apparus les progrès médicaux décisifs. Alors avant, que s’est-il passé ? Comment a-t-on fait ?
 
Avant 1950, on a connu l’amélioration de l’hygiène corporelle et alimentaire (comme la pasteurisation), l’alphabétisation et la scolarisation des futurs parents (lois Jules Ferry 1880), l’augmentation des revenus et de la richesse nationale. C’est donc tout cela qui aurait contribué à faire diminuer la mortalité infantile avant 1950. Comme quoi, sauver des vies, ça n’est pas qu’une histoire de toubibs hein. Allez, un peu de provoc pour les extrémistes de l’allaitement maternel. A partir des années 1880-1890, date de la pasteurisation du lait, les mères ont été de moins en moins nombreuses à allaiter. Quand tu regardes la courbe de la mortalité infantile, les enfants ont été de moins en moins nombreux à mourir. Les courbes sont donc superposables. Non, mais c’est comme ça, c’est pas de ma faute. Mais tu vois comment on peut conclure à une relation de cause à effet à la con. On peut leur en faire dire des conneries aux courbes, méfie-toi. Donc, bien sûr que non, la baisse de l’allaitement maternel n’a pas entraîné une baisse de la mortalité infantile, mais c’est juste pour dire que, ben oui, allaiter c’est bien, c’est recommandé, mais c’est avant tout un choix. Le rôle des soignants est de conseiller, proposer, pas d’imposer ni faire culpabiliser. Bref, tu vois qu’un coup d’œil dans le rétro, ça te fait relativiser et te remet un peu à ta juste place. Moi, ça m’énerve un peu, parce que mon ego en prend un coup derrière les oreilles, alors on va passer à la deuxième partie de la courbe.
 
Après 1950 :
 
Ah enfin, les toubibs, les vaccins, les antibio, on peut les placer, ouf ! Tu vas me dire que je raconte n’importe quoi parce que les antibio, c’est Fleming en 1928 et les vaccins, c’est encore plus tôt avec Edward Jenner et la variole en 1796. Oui mais ça, ce sont les prémices, les découvertes, la mise au point et la généralisation de tout ça, c’est après 1950. Et ça a plutôt bien fonctionné.
 
Après les années 60-70 baba cool, sur la courbe, ça semble moins impressionnant, on dirait qu’on s’est essoufflés. On est pourtant passé d’un taux de mortalité infantile de grosso modo 30 à 3,8 pour mille en 2010, soit un taux divisé par 8 ! Ah les courbes, je te jure. Toujours se méfier de la présentation des courbes. La preuve, si on y regarde de plus près, voici ce que ça donne entre 1968 et 2010 avec une autre échelle.





Finalement, ça change bien la donne. Dans les années 75, les services de néonatalogie fleurissent, boum, ça baisse. Puis regarde la belle petite chute entre les années 1992 et 1995, j’adore cette histoire. Quel médicament miraculeux, quel vaccin génial, quel fabuleux geste technique est apparu pour provoquer cette baisse ? Rien de tout cela en fait. Juste un conseil, quelques mots, quelques gouttes de salive pour dire « Euh, en fait, malgré ce qu’on vous a raconté jusqu’à maintenant, ça serait mieux de coucher votre bébé sur le dos que sur le ventre ». Ces quelques mots (associés à d’autres petits conseils) ont tout de même permis de passer d’environ 1500 morts inattendues du nourrisson par an à 400. Peut-être que ça te laisse de marbre, moi je trouve ça génial. Surtout quand tu regardes un peu plus longtemps dans le rétro et que tu tombes sur ce genre d'article écrit à cette époque. Il paraît que lorsque certains toubibs commençaient dès les années 80 à dire chiffres à l’appui que le couchage sur le dos serait une bonne idée, ils se faisaient huer. Mais maintenant, c’est bon, tout le monde a compris. Quoi, tout le monde, presque… Ces quelques photos prouvent qu’il faut encore en remettre une couche ! (ami publicitaire, si tu me lis...)





 

Que l’on regarde plus ou moins loin dans le rétro, c’est toujours un peu le même mécanisme :

-Semmelweis et le lavage des mains pour lutter contre la fièvre puerpérale : « Mais il est fou ce type ! ».

-Irène Frachon qui dénonce les effets du Médiator : « Mais qu’est-ce qu’elle nous raconte celle-là ! »

-« Dosage annuel du taux de PSA à tous les types à partir de 50 ans, allez, hop en voiture ! »
« Euh en fait, apparemment, c’est pas si simple, Mr le Professeur »
« Quoi ? Vous refusez de dépister un éventuel cancer de la prostate à vos patients, mais vous êtes inconscient ! »…

On pourrait en trouver d’autres. Au final, l’histoire se répète et se répètera encore mais n’oublions pas que les plus nombreux et/ou les plus influents n’ont pas toujours raison.

Ce qui est un peu con en médecine, c’est que ce qui est financièrement rentable, c’est la multiplication des actes, surtout si ces actes sont des actes techniques. Expliquer, rassurer, conseiller, c’est chronophage et peu reconnu. Avec le couchage de bébé, on vient d’observer un formidable exemple démontrant qu’il serait bon de rééquilibrer un peu les choses.

Bon, revenons à cette courbe qui nous montre un petit rebond de mortalité après les années 2000. C’est quoi donc ça ? Les bobos qui ne vaccinent plus leurs enfants ? La canicule qui n’a pas emporté que des vieux ? Non ça c’était en 2003. En fait, c’est encore une histoire de mots. En 2001 est défini le statut de mort-né. Ben, quand on change les règles et les définitions, ça modifie les chiffres, voilà tout. Ah ces fichues courbes, méfions-nous en comme de la peste (surtout celles des labos, tu sais, les courbes des belles déléguées…).

On arrive donc ainsi à un taux de mortalité infantile d’environ 3,8, ce qui n’est pas le meilleur, mais pas mal quand même. Par exemple, les plus beaux, les plus forts, les plus intelligents, les plus exemplaires du monde ont un taux de 6 pour mille. Eh oui, sur ce coup-là, on bat les « Yes we can ! ». Et le truc qui casse la « Barack », c’est qu’aux USA, ce taux est deux fois plus élevé chez les noirs que chez les blancs. La population dite « black » a de mauvais indicateurs de santé. Alors ? On n’est pas si mal en France, pour l’instant… Même si on nous fait peur en nous répétant depuis 10 ans qu’on va bientôt manquer de toubibs. Bien sûr que des toubibs, il en faut, mais la santé, c’est pas qu’eux. On vient de le voir. A ce sujet, et totalement en rapport avec le titre de ce billet, et comme j’en ai un peu marre d’écrire, et que je sens que toi, tu en as encore plus marre de lire, alors je vais juste te montrer deux images. Elles vont nous permettre de nous éloigner de la mortalité infantile pour penser à la santé de façon plus globale, d’enfoncer un peu plus le clou, de répondre un peu à la question : « Toubib or not toubib ? », qui aurait aussi pu être : « Qui suis-je ? Où vais-je ? Où cours-je ? Dans quel état j’erre ? ». Ces images vont peut-être aussi permettre de remettre en place les très rares médecins qui se prennent pour Dieu tout puissant (même si en vrai pour eux, je crois qu’il n’y a plus rien à faire et qu’en plus ils ne me lisent pas), d’émettre une nouvelle petite critique sur le modèle américain (même si en vrai, je crois que c’est un peu pareil chez nous), de faire méditer ceux qui méditent déjà. Bref, ça va me servir de conclusion.

Voilà ce qui détermine la santé :



 
Voilà comment se répartirait la contribution potentielle de chaque déterminant à la réduction de la mortalité (donc à la santé) et les sousous affectés à chaque poste :
 
 
 
 
Si t’as pas trop compris, on peut voir par exemple qu’aux USA, 90 % des dépenses de santé sont affectées au système de soins qui ne contribuerait que pour 11% de la réduction de la mortalité alors qu’on ne dépense que 1,5 % de cet argent dans le style de vie qui lui contribuerait à 43 % dans la réduction de la mortalité.

Bonne méditation. Mais ne médite pas trop et méfie-toi, comme je l’ai indiqué dans l’entête de ce blog, je ne suis qu’un modeste toubib sans compétence ni légitimité particulière. Ces courbes, ces chiffres, mes mots, ne sont peut-être que du flan. Alors bon appétit et digère bien.